Chapitre 1 - Deuxième Femme

Chapitre 1 - Deuxième Femme
Bien que la fenêtre fût fermée, une mouche errait dans la pièce. Sans doute était-elle entrée la veille. Pierre la regardait aussi fixement que l'on peut fixer un point mouvant. Il pensait à sa vie. Elle semblait perdue, cherchant la sortie pour retrouver ses congénères. Mais plus aucune mouche n'était vivante car l'hiver les avait toutes figées. Et cette mouche, comme un anachronisme à la recherche d'un été qui ne reviendrait pas, ne retrouverait plus ce chaud mois de juillet si plaisant. Pierre saisit un magazine et la tua. Il eut un regard empreint de culpabilité en contemplant le petit corps de cette mouche qui avait achevé le chemin de sa vie sur la moquette de cette chambre d'hôtel aussi glauque que sale.
L'ampoule du plafonnier était grillée et il n'avait pas la force de redescendre à l'accueil demander une autre chambre ou le changement de l'ampoule. Cette chambre d'hôtel qu'occupait Pierre n'était qu'une étape de son déplacement, et c'est ce qui l'empêchait de dormir. Il ne parvenait pas à s'approprier ce lit, ces draps, apprivoiser cette pièce sombre et lugubre. Pourtant la chaise, sur laquelle il était assis, semblait lui convenir. Une chaise, c'est moins privé, moins intime qu'un lit. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on trouve des bancs dans les parcs municipaux, dans les centres-villes, et non des lits. Quand il était encore à l'université, les loyers étant très chers, certains étudiants devaient dormir dans des tentes qu'ils montaient, tous les soirs, sur le campus, une fois la nuit la nuit tombée et après que le vigile ait verrouillé le dernier accès aux bâtiments universitaires. Les forces de l'ordre les avaient chassés au début du mois de mars. Il aurait été plus commode de ne pas avoir été autorisé à passer l'hiver dans une tente à toile fine, mais ils n'avaient été expulsés qu'après la saison froide et n'avaient donc pas pu passer leurs examens. En journée, ils pouvaient s'asseoir sur les chaises des salles de cours, mais, la nuit, ils ne pouvaient pas s'allonger à même le sol, dans le campus. La chaise est d'une banalité étrange, mais tellement utile. La position horizontale semble auréolée d'un certain statut mystique qui fait d'elle une posture sacrée dont n'importe qui ne peut pas privilégier : ceux qui vont se coucher après une journée de labeur, ou ceux qui sont morts. On connaît bien les a priori des gens sur les étudiants. « Tous des fainéasses ». C'est pourquoi, n'étant ni morts, ni de durs travailleurs, ces étudiants ne pouvaient prétendre à une légitime occupation du sol de manière horizontale. « Et la mouche non plus », dit tout haut Pierre, en la jetant dans l'évier.
Le lendemain, Pierre reprit la route pour retourner chez lui, après être allé se recueillir sur la tombe de ses parents, en ce début de mois de novembre. Il avait sept cents kilomètres à parcourir pour retrouver son logis, et ce n'était que sur les vives recommandations de Molly qu'il avait renoncé à l'idée de faire l'aller-retour dans la même journée.
Il vivait avec elle depuis déjà quelques mois. Des amis en commun avaient joué les entremetteurs. Après le décès accidentel de Romy, la première épouse de Pierre, ce dernier s'était longtemps cloîtré chez lui et ne parvenait même plus à donner le bain à Lia, leur fille qui n'avait même pas un an lors du drame. Et Molly, en arrivant dans leur vie, un peu par surprise, avait permis à la famille, démâtée et en plein naufrage, de regagner une côte décente. Pierre avait appris à l'aimer, comme il pouvait, comme on peut aimer avec un c½ur en ruine. Il pensait dans un premier temps qu'il devait trouver une mère pour Lia. Mais finalement, il avait été charmé par cette femme qui, à plusieurs reprises, en adoptant involontairement les mêmes expressions –de langage et faciales- de Romy, l'avait touché. Il s'était fait avoir. Souvent, il se demandait ce que voulait dire « aimer ». Est-ce qu'aimer après avoir déjà aimer est possible ? N'est-ce pas ce caractère d'exclusivité et d'unique qui donne tout le sens de ce verbe ? Ceux qui aiment tout le monde, aiment-ils tout le monde ou chacun d'entre nous ? Autant de questions que de non-réponses. Pierre n'avait pas encore élucidé le mystère du sentiment humain et, pourtant, seulement quatre ans après la perte de Romy, il s'était surpris à avoir de tendres manifestations d'affection envers une autre. Une. Autre. Il avait réussi à tourner la page, visiblement. Cependant, dans sa bouche, le sujet était devenu tabou, et tous ses amis et sa famille le suivaient. Et pour cause...
Pierre avait rencontré Molly six mois après la disparition de Romy. Ils s'étaient rapprochés de manière très progressive, et ce n'est qu'un an après leur première rencontre qu'ils échangèrent un premier baiser. Molly passait souvent quelques jours chez Pierre. Un soir, Lia hurla dans son lit, et Pierre crut ne jamais réussir à surmonter une telle situation. Elle réclamait sa mère. Molly, qui s'était exceptionnellement permis d'entrer dans la chambre de Lia – alors qu'auparavant elle n'avait jamais osé de mêler de tout ce qui touchait à l'éducation de la petite fille -, s'approcha, comme habitée par un esprit maternel. Elle s'assit sur le bord du lit et la prit dans ses bras. La petite fille s'était alors calmée. Romy était comme de retour. C'était Lia qui était consolée mais Pierre avait ressenti cette douce chaleur, comme si, avec d'autres bras, bien plus grands que ceux rattachés à son propre corps, Molly enlaçait la douleur qui pourrissait en lui depuis la mort de Romy. Elle avait saucissonné cette douleur sauvage avec un lasso bien solide et elle allait la mettre au pas, puis la dompter, l'apprivoiser ou l'emmener loin. Elle avait commencer à reprendre en main leurs vies. Et Pierre, conscient de la place qu'elle s'y faisait, l'avait donc invitée à habiter chez eux.
Pierre avait l'intention de la demander en mariage le soir de son retour. La bague était glissée dans la poche intérieure de son blouson. Il était dix-huit heures quand il rentra à la maison. L'odeur conviviale du poulet l'accueillit. Molly, en train de s'affairer autour des casseroles et de l'évier, tendit l'oreille pour distinguer le bruit caractéristique de Pierre quand il s'assoit sur l'escalier pour se déchausser. Parfois, humidifiés par son passage dans des flaques d'eau, Pierre cassait les lacets de ses chaussures. Mais ce soir, Molly ne l'entendit pas maugréer.
« Bonsoir Molly, soupira-t-il avec un sourire.
-Bonsoir chéri, pas trop fatigué de ton voyage ? »
Elle se préoccupait tout le temps de la santé de Pierre. Mais elle ne le faisait pas comme une mère ou une grand-mère pourrait le faire, avec la traditionnelle série de questions qui nous sont mitraillées à notre retour à la maison et qui pourraient donner l'envie de contourner l'énonciateur même de ces balles en ne rentrant pas à la maison... Non, Molly était plus subtile, avec une tendresse fraîche comme un ventilateur en plein été, ce qui donnait le sourire à Pierre. Même après les pires journées qui le rendaient grincheux, elle avait le don de l'apaiser.
Il se mit à table, et, en se laissant tomber sur sa chaise, soupira à nouveau :
« Je suis épuisé, mais heureusement que j'ai ma cuisinière favorite qui me prépare un bon poulet !
-Et je l'ai cuit au four à deux cents cinquante degrés, comme ça tu n'as pas à avoir peur d'être contaminé par la grippe aviaire !
-Oh tu n'as pas honte de rire avec ces choses ! Tu sais que s'ils n'avaient pas été aussi alarmistes dans les médias, il n'y aurait pas eu ces milliers de morts, ces gens qui ont été négligents parce qu'à force de crier au loup quand il n'est pas là, le jour où le loup arrive pour de vrai, on rit au nez de Pierre au lieu de s'enfuir... »
Molly tenta vainement de se retenir de rire, en le voyant se rendre compte que son adaptation du conte de Pierre et le Loup était quelque peu foireuse... De plus, la similarité des prénoms avait occasionné une sorte de mise en abîme des plus drôles. Molly savait que Pierre n'allait pas raconter comment la journée de recueillement s'était passée la veille. Elle savait bien ce que Pierre ressentait. Par pudeur et dans le souci d'oublier la gravité d'une visite post-mortem à ses parents, elle savait que son rôle était de passer de la pommade sur cette tristesse que Pierre essayait de cacher dans son regard. Et Pierre savait qu'elle ne poserait pas de questions et respecterait ce rôle. Tout était dans le non-dit. Rien n'était dit. Ils riaient.
Pierre repensait à la bague dans sa poche. Il plongea sa main dans la poche pour saisir la boîte contenant l'objet précieux, quand Lia sortit de sa chambre, ponctuelle, comme à chaque repas. Pierre sortit la main de sa poche. Elle ne tenait rien. Ce n'était pas le bon moment. Interrompu par sa petite fille, ses joues avaient commencées à se teindre légèrement en rose. Il se leva brusquement de table et, sans se retourner, il marmonna qu'il devait aller se laver les mains avant de manger. Molly avait bien compris qu'il allait dire ou faire quelque chose, puisque son comportement avait changé à l'arrivée de Lia. Il avait l'habitude de se gratter la tête de façon frénétique à chaque fois que quelque chose l'ennuyait.
Après le repas, Molly, comme à son habitude depuis qu'elle habitait avec Pierre, coucha Lia et lui raconta une histoire après avoir entendu le récit des aventures de sa journée à l'école. Ce moment ne pouvait être partagé par Pierre, car la petite fille estimait qu'elle devait avoir des petits secrets avec sa mère. Pierre jouait le jeu, et, de temps en temps, il tentait une approche furtive, à pas de loup, vers la chambre, pour écouter à travers la porte. Quand il se faisait prendre la main dans le sac, ou plus précisément « l'oreille à la porte », il disait d'un ton taquin qu'il ne voulait pas écouter ce qui se disait, mais qu'il passait juste par hasard derrière la porte... Sur le ton d'une blague, il essayait de camoufler ses réelles craintes. Lia avait quatre ans. Et jusque là, elle avait toujours appelé Molly « maman ». Et Pierre avait peur qu'un jour, un souvenir de sa « vraie mère » ne remonte à la surface. Mais il trouvait toujours le moyen de dissimuler cette angoisse que Molly devinait pourtant.
Le lendemain, Pierre n'osa pas se risquer à une demande en mariage et la bague resta dans la boîte, dans la poche intérieure de sa veste. Il n'oubliait pas l'objet dans sa poche, qu'il sentait lui frapper la poitrine à chaque pas dans la rue, en rythme, symétriquement à son c½ur et ayant pour axe son sternum. Pierre pensa même, à un moment, qu'une de ces côtes allait céder sous les incessants et inéluctables coups de boutoirs quotidiens... Mais il se disait qu'il voulait encore bien volontiers savourer ce moment précédent une telle démarche, comme un adolescent entretenant le suspense devant la jeune fille qu'il convoite, sachant pertinemment qu'elle n'attendait qu'une seule chose : son premier pas. Quand il accrochait son manteau à l'entrée de l'agence immobilière où il travaillait, il s'assurait que la poche intérieure était bien fermée, et son vêtement fermement suspendu, de peur qu'il ne le trouvât à terre et donc inapte à protéger sa demande que contenait le bijou.
Pierre était entré dans la première bijouterie rencontrée sur son chemin. C'était au mois d'août, presque trois mois avant ce jour-là, quand il essaya pour la première fois de se jeter à l'eau. Pour un mois d'août, il avait fait très mauvais. Le climat était devenu très étrange ces dernières années... Le vent soufflait fort et la pluie l'avait conduit sous un abri, et le plus proche abri était le toit de cette boutique. Il est agréable d'aller dans un lieu public quand les éléments naturels se déchaînent. Une sorte de solidarité tacite est presque palpable. Tous les gens unis contre la nature, autant qu'on peut l'être. Si on peut être contre. A moins que l'on en fasse partie. Pierre ne le savait pas. Mais il s'était tout de même avancé jusqu'à la vitrine juste à côté de la porte, pour jouer le client intéressé, et non pas le pseudo-client entré par intérêt dans la boutique. Et il s'était pris au jeu, essayant d'imaginer quel bijou aurait plu à Molly. Il avait tout de suite remarqué cette rose de couleur bleue, dont la tige métallique s'enroulait autour du doigt. Un saphir. Pas très gros. Trop de pierre précieuse tue la pierre précieuse... C'est en tout cas ce que les gens avec un porte-monnaie modeste aiment se dire. Le bon goût n'est pas forcément l'apanage des riches. Et pour s'en convaincre de façon durable, il fallait nécessairement penser que les gens aisés sont ceux qui sont le moins prédestinés au bon goût. Pierre, avec dérision, s'était dit que cette belle bague, ornée d'un saphir aussi humble que pertinemment taillé, aurait été l'accessoire idéal pour demander à Molly d'enrouler une corde autour de son cou pour y faire un n½ud indénouable. Il était peut-être trop optimiste et jamais, pensait-il, elle n'accepterait une telle offre. Mais elle avait déjà tellement accepté. Néanmoins, son statut de thérapeute avait quelque peu faussé l'idée qu'il se faisait du couple idéal. Il se sentait parfaitement bien avec elle. Mais elle était trop bien, trop compréhensive, trop arrangeante, ne cherchait jamais les ennuis, ne chipotait jamais, le titillait toujours suffisamment avec affection pour qu'il ne fût ni blessé, ni en colère. Tant de perfection l'effrayait. Tout ça pour lui. Romy, pétrie de bonnes intentions, tellement généreuse. Et là, il avait droit à Molly, tout aussi belle, lisse et soyeuse. Il avait (pourtant) déjà sorti son chéquier. Il ne pouvait rater une telle occasion de prendre un bijou aussi joli, et c'est pourquoi il n'eut aucun regret car il s'était juré d'y croire, à elle et lui, ensemble, pour permettre que tout ne continuât. Il avait rangé la bague dans la boîte à gants de sa voiture, à l'abri de la curiosité de Molly qui, de toute façon, n'avait aucun défaut...
En cette fin de mois de novembre, la température n'avait pas baissé. L'air était même plutôt doux. Certains osaient même employer même l'adjectif « chaud ». C'était un dimanche après-midi. Les parents de Molly venaient rendre une petite visite à la famille. Barbara et Léon avaient parfaitement accepté Pierre, sa fille, et les blessures qu'il portait en lui. Ils l'appréciaient. Au début, ils éprouvaient de la pitié pour lui. Mais en apprenant à le connaître, l'admiration avait effacé toute charité chrétienne, et ils l'aimaient pour ce qu'il était, et non pas parce qu'il est nécessaire d'aimer un écorché vif. Même s'il n'est pas toujours facile de tendre la main à quelqu'un ayant connu les pires atrocités. Mais les parents de Molly n'étaient pas du genre à donner des leçons aux autres et ils savaient, tout comme leur fille, être aussi discrets qu'intelligemment habiles dans l'art de la répartie, tant pour ne pas mettre les pieds dans le plat que pour faire rire Pierre. Ils considéraient Lia comme leur petite-fille. La question ne se posait pas. Pour eux, elle ne pouvait trouver meilleure maman que Molly. Ils prenaient tous les cinq le traditionnel goûter du dimanche, toujours agrémenté de gâteaux et de viennoiseries collectées par papi et mamie sur le trajet.
« Vas-y doucement sur les sucreries, Lia, sinon le dentiste se fera une joie de gratter tes caries avec sa roulette ! menaçait Barbara.
-Je me brosse les dents, alors j'ai droit de manger ce que je veux ! répondit-elle fièrement.
-J'eus beau m ' brosser les dents, il aurait fallu que j'me brosse les artères aussi, m'enfin, c'est la vieillesse, on commence à déglinguer, on y peut rien. Heureusement que je n'suis pas comme les autres papi, moi, j' sis po gâteux hein ? »
Léon avait un plus fort accent que Barbara. Il avait quitté l'école très tôt pour reprendre l'exploitation agricole de ses parents. Barbara était une enseignante à la retraite, et faisait des efforts de langage devant Lia et essayait d'y contraindre son mari, qui se prenait de multiples coups de coudes pendant leurs joutes verbales du dimanche après-midi. Pierre adorait voir Lia sourire à des personnes âgées. Il aimait voir la naïve sincérité quand elle les appelait papi et mamie alors que ses « vrais » grands-parents, les parents de Romy, n'avaient plus donné de nouvelles depuis que Pierre les avait mis au courant de ses intentions de refaire sa vie. Ils n'avaient pas compris. Ils voulaient remplacer leur fille, prendre son rôle, et ne voulaient pas d'une autre mère pour l'enfant de la chair de leur chair. Ils avaient préféré couper définitivement les ponts. Pour le bien de Lia. Pour qu'elle ait une mère, et des grands-parents. Et non pas que des grands-parents, ou alors des grands-parents qui n'auraient été les parents ni de son père, ni de sa mère. On ne peut pas se créer de faux liens de sang. Cela se sent tout de suite. Mais les adultes présents autour de Lia voulaient la mettre à l'abri d'une sordide réalité en la protégeant dans une famille reconstituée du mieux possible. Les adultes lui mentaient à elle sans trop se mentir à eux. Seul Pierre éprouvait quelques scrupules.
Barbara posa sa tasse de café sur la table de la cuisine, réfléchit quelques instants, puis releva la tête :
« Les enfants, je pense que vous avez déjà pensé au mariage, et je pense qu'il pourrait être intéressant de consulter une amie à moi qui pourra vous aider à déjouer certains mauvais tours que la vie peut vous réserver.
-Catherine la fouine ? Leur conseille pas cette charlatane ! Le mauvais tour, c'est elle ! »
Léon était bien moins amateurs de superstition, sorcellerie et autres « chat-noirseries » que son épouse, et ils se chamaillaient souvent à ce sujet. Pierre pensa un instant que Molly avait découvert la bague, ainsi que ses intentions, et en avait parlé à sa mère pour que celle-ci l'oblige à faire sa demande, mais non, il ne pouvait pas y croire et se résolut à penser qu'il s'agissait d'une coïncidence. Barbara reprit :
« Elle pourrait vous guider dans votre futur, en vous avertissant des divers dangers qui peuvent se dresser devant vous...
-Tu nous sens en danger maman ? demanda Molly avec un grand sourire, pour désamorcer son inquiétude.
-Je n'aime pas ce que je vais dire... dit Barbara en joignant ses mains, les coudes posés sur la table.
-Alors le dit pas. » La main de Léon avait rejoint celles de Barbara, comme s'il appuyait sur un frein.
Le sourire de Molly s'évanouit. Pierre le remarqua et se demandait bien où sa mère voulait en venir. Lia, assise par terre, dans un coin de la cuisine, continuait de brosser la chevelure de sa poupée avec une apparente insouciance. Barbara, craignant d'être entendue, s'avança vers Molly et Pierre, et murmura :
« Nous savons à quel point la vie peut être cruelle et nous enlever des êtres chers. Aussi, je pense qu'il serait raisonnable de mettre toutes les chances de votre côté pour éviter tout imprévu dramatique. »
Molly fit diversion en demandant à son père s'il voulait du café, puis il répondit que le café n'était pas conseillé à cause de ses problèmes cardiaques. Quelle diversion. Tenter de dissiper une conversation, ayant pour thème implicite la mort, en parlant de manière encore plus explicite de ce même thème... Lia hocha la tête : elle n'avait rien compris. Tant mieux.
Avant le départ de Léon et Barbara en fin d'après-midi, Molly et Pierre s'étaient dit qu'ils ne risquaient rien à aller voir une voyante et avaient accepté la proposition de Barbara. Rien, à part se projeter à nouveau dans le passé pour Pierre. Mais Molly avait la foi et voulait également faire plaisir à sa mère qui se faisait du souci pour eux. Elle demanda à sa mère les coordonnées de cette madame « Lafouine ».
« Non non, ce n'est pas son nom de famille ! C'est Léon qui a dit ça parce que, tu le connais, ton père, ce n'est pas un grand rêveur, il est trop terre-à-terre. Il déteste tout ce qui le dépasse ! Et il n'aime pas mon amie qui incarne toutes ces choses qui le dépassent...
-C'est toi qui débloque complèt'ment ma pauv' Barbie », s'exclama ostensiblement Léon en donnant une tape quelque peu lourde dans le dos de Barbara qui ensuite le menaça de son sac à main.
Elle sortit un papier du sac à main en question et écrivit les coordonnées et le nom de son amie.

CATHERINE DEVILENA
18, rue du Dr Zamenhof
en face de l'église Ste-Alice

« Tu n'auras qu'à prendre un rendez-vous pour la semaine prochaine, je l'ai prévenue. J'ai déjà réservé pour demain à dix-huit heures... Vous pouvez toujours annuler si vous voulez ! »
Molly n'en revenait pas ! Sa mère, d'habitude si maniérée et polie, avait pris les devant en prenant déjà un rendez-vous pour elle et Pierre ! Finalement, pensa-t-elle, ce n'était pas si mal. Comme ça, ce serait vite réglé.
Barbara et Léon serrèrent Lia fort contre eux, l'embrassèrent sur le front avant de s'enfoncer dans le brouillard qui, exceptionnellement, s'était levé avant le coucher du soleil. Ce dernier semblait posé sur l'horizon, sur les maisons du quartier. Il n'était que dix-sept heures quarante cinq, et déjà les rues étaient désertes. Les corbeaux effectuaient leur ronde. En quelques secondes, le soleil disparut derrière la planète. Il fut relayé par un vent glacial, la plus froide bourrasque depuis l'hiver précédent. Pierre devinait les feux arrière de la voiture des parents de Molly. Le bruit du moteur diminuait en s'éloignant. Molly, déjà rentrée depuis quelques instants, interpella Pierre :
« Reste pas là, grande nouille ! Tu vas prendre racine sur le seuil de la porte et après on ne pourra plus la fermer ! »
Pierre se précipita vers Molly, la prit sur son épaule, comme d'habitude quand elle cherchait à le taquiner, et il lui tapota les fesses en mimant une fessée. Lia et son père riaient. Molly, la tête à l'envers, criait.

# Posté le jeudi 02 février 2006 04:42

Modifié le mercredi 04 juillet 2007 07:10

Chapitre 2 - Deuxième Lune

Chapitre 2 - Deuxième Lune
Le lendemain matin, le réveil sonna à six heures trente. Pierre se leva d'un bond, plein d'énergie, comme tous les lundis, et alla chercher le journal pour le lire, tout en prenant son petit déjeuner. Molly et Lia dormaient encore. Molly avait eu droit à quelques jours de congés. Elle était infirmière à l'hôpital de la ville. Elle emmènerait Lia à l'école pour neuf heures alors que c'était Pierre qui l'y conduisait d'habitude. Comme elle ne travaillait pas cette semaine, elle s'était dit que Pierre aurait gagné quelques précieuses minutes qui l'auraient permis de ne pas arriver en retard à son travail. Il ne pouvait pas s'empêcher d'être en retard. Un dîner entre amis, un rendez-vous galant, un examen, qu'importe l'occasion, même lorsqu'il avait décidé de prendre de la marge de sécurité, il la grignotait, se disant que cette demi-heure avant de partir était bien longue. Et il commençait à lire un livre ou à jouer de la guitare, regarder la télévision...
Pierre était en délicatesse avec Monsieur Doquin, son patron. Non pas à cause de ses coutumières deux minutes de retard, qui faisaient partie intégrante de Pierre. Arriver en retard était sa marque de fabrique et, bien qu'il n'eût toléré plus d'un quart d'heure de retard, il estimait que son employé effectuait un remarquable travail. Jusqu'au jour où Pierre se montra récalcitrant à l'égard des instructions de son supérieur. L'agence immobilière, filière de la grande entreprise « les Maisons Blanches », se devait de garder une bonne image de marque. C'est pourquoi, un jour, Monsieur Doquin informa Pierre que désormais aucune personne de couleur ne pourrait constituer de dossier de candidature dans leur enseigne. Pierre avait fait mine d'accepter, après avoir tenté une amorce de dialogue pour tout d'abord mieux comprendre, puis, pour contester. Il s'était finalement résigné car il ne voulait pas risquer de mettre en jeu son emploi. Plus tard, une personne, qui semblait être aisée, entra dans l'agence pour louer un appartement. Bien que manifestement d'origine étrangère, cette dame portait un tailleur aussi strict que noir, avec un petit sac à main. De grosses bagues ornaient ses doigts, et quand Pierre lui demanda de signer quelques documents, elle donnait l'impression de ne pas savoir écrire tellement ses bagues étaient lourdes et larges. Elle lui avait confié ses dernières feuilles de salaire. A la fin de l'entretien, elle se leva, serra la main de Pierre, qui la reconduisit jusqu'à la porte en lui promettant de la contacter aussitôt qu'il y aurait un appartement de libre qui corresponderait à ses critères. A peine eut-il le temps de se rasseoir que Monsieur Doquin surgit devant son bureau et expliqua à Pierre à quel point « les temps sont durs » et à quel point sa dernière cliente « aurait du mal » à se trouver un logement dans la ville. Pierre se justifia en invoquant l'intérêt économique qu'aurait l'agence si elle acceptait les clients de couleur avec une bonne situation professionnelle, au lieu de tous les refuser systématiquement. Monsieur Doquin lui donnerait tort, après son quart d'heure engagé, mais Pierre continua d'argumenter en expliquant que la population française, depuis 2010, était composée à plus de soixante pour cent de personnes à peau colorée. « Beaucoup plus encore en septembre, au retour des vacances à l'étranger... » Pierre mettait autant d'humour que possible, pour détendre son interlocuteur, à chaque fois qu'une conversation virait à la dispute. Il trouvait tellement absurde que six clients sur dix devaient être ignorés, laissant des appartements vides pendant des semaines, alors qu'ils étaient parfaitement salubres.
Depuis quelques années, le pouvoir d'achat des personnes d'origines étrangères avait grimpé en flèche, du fait des mesures prises par le gouvernement, qui préconisait la discrimination positive afin de les intégrer dans le pays. En conséquence, beaucoup de français blanc de peau ne recevaient aucune réponse après un entretien d'embauche. Ce qui conduit les gens pacifistes les plus désespérés à rejoindre le Parti d'Identité Nationale Française. De plus, lorsqu'une femme fut, pour la première fois, élue présidente de la république française, en 2007, la discrimination à l'encontre des femmes ne devint qu'un mauvais souvenir. La femme, qui devait être l'égale de l'homme, commença à vouloir prendre une position ascendante. Des mouvements associatifs qui défendaient les droits de femmes se transformèrent en véritables groupes de pression, a priori peu influents. Les hommes ne se considéraient pas en danger. Madame Regina essayait juste de faire en sorte de mettre fin à plusieurs millénaires de suprématie masculine, de sexisme. Elle ne le disait pas de manière explicite. Au lendemain de son élection, elle demanda à son mari, lui aussi fortement impliqué dans la politique, de devenir son premier ministre. Humilié par cette proposition, il la quitta. Dans le milieu de la politique, les relations entre les hommes et les femmes étaient devenues tendues, mais les moqueries et les ricanements n'étaient plus l'exclusivité des misogynes. Auparavant, les interventions des quelques femmes qui siégeaient au Parlement étaient étouffées par la majorité d'hommes. Il n'y avait aucun débat de possible à ce sujet d'ailleurs. Malgré toute cette agitation gouvernementale, on ne sentait pas encore véritablement de changement majeur dans la société. Le gouvernement Regina avait repris le flambeau de la discrimination positive, et avait imposé des quotas de personnes de couleur dans les entreprises et aligné les salaires des hommes et celui des femmes.
« Les Maisons Blanches » était la propriété du chef du Parti d'Identité Nationale Française, Monsieur Le Quen, riche militant élu par les membres du parti après le décès de son prédécesseur. Monsieur Doquin appliquait donc les ordres émanant de son supérieur qui était le chef de file dans la lutte contre la « discrimination anti-français, stupide marque de fabrique typiquement française», comme il aimait le répéter lors de ses conférences. La clientèle de l'agence immobilière était réputée d'extrême droite, et ce créneau représentait, d'après les dernières statistiques, près de trente-cinq pour cent des français. Soit la quasi-totalité des « français d'origine non-étrangère ». Sur la route qui le menait à l'agence immobilière, Pierre se remémorait tout cela, comme d'habitude.
Ce matin-là, Pierre arriva à son travail, presque à l'heure. Quand il s'assit dans son fauteuil, Molly emmenait Lia à l'école, à pied. Molly n'avait pas le permis. Elle avait failli avoir un accident lorsqu'elle était petite. Le verglas, une perte de contrôle, et un camion juste derrière. Le camion s'était arrêté, avec grand mal, à seulement une dizaine de centimètres de la vitre à côté de laquelle elle se trouvait. Elle n'a jamais voulu apprendre à conduire. Ce qui l'obligea, à maintes reprises, tout au long de sa vie d'adulte, à se lever à des heures très matinales pour se rendre à son travail. Mais depuis qu'elle habitait avec Pierre, c'était lui qui la conduisait le soir à l'hôpital quand elle était de garde la nuit.
Molly accompagna Lia jusqu'au portail de l'école, lui fit une bise, et la laissa courir vers ses camarades. Molly l'observait. La cloche, agitée par un petit garçon, indiqua aux enfants qu'il était l'heure d'entrer en classe. Ils se disposèrent en rangs, regroupés par classe, et, conduits par leurs instituteurs respectifs, furent joyeusement aspirés par le bâtiment scolaire. Molly sourit. Puis elle se retourna et rentra à la maison.
Une fois la porte refermée derrière elle, elle commença à se déshabiller dans l'entrée, en éparpillant son manteau, ses chaussures, son pull de-ci de-là, et replongea dans son lit. Elle se réveilla le midi, tirée de son sommeil par le téléphone. Pierre appelait Molly tous les midis, pour s'assurer que tout allait bien. Il le faisait toujours avec beaucoup de pudeur. Il réclamait un bon dîner, « pas comme celui de la veille... » Molly et Pierre adoraient se taquiner. Pendant l'après-midi, Molly sortit se balader en ville. Elle n'avait fait que passer devant l'agence immobilière où travaillait Pierre, mais le grand sourire qu'elle lui adressa lui redonna le courage de supporter sa fin de journée. Au moment où leurs yeux se croisèrent, ce n'était pas seulement de la complicité. Ils avaient communiqué. Et cet échange de regard teinté de malice signifiait qu'ils prenaient à la dérision le rendez-vous chez la voyante que leur avait conseillée la mère de Molly. Ils devaient aller la voir le soir même. L'idée d'aller voir une voyante, finalement, les amusait.
Pierre rentra à dix-sept heures quarante cinq. Molly l'attendait déjà dehors, dans le froid. Elle ne voulait pas arriver en retard au rendez-vous et l'attendait déjà depuis quelques minutes. Pierre, resté dans la voiture, lui ouvrit la porte du côté passager.
« Molly, enfin ! La maison que tu vois derrière toi, elle est à nous ! Je t'ai donné le double des clés! Tu peux y entrer comme bon te semble, tu peux même y manger ou dormir !
-Je sais bien ! Mais il ne faut pas traîner, et si jamais tu étais entré dans la maison, tu y aurais trouvé des choses à faire !
-Comme quoi ?
-Refaire la décoration, jouer avec Lia... je sais pas, mais en tout cas quelque chose qui nous aurait mis en retard !
-Tu me parles de la décoration... tu n'aurais pas oublié d'être ordonnée aujourd'hui ?
-C'est mon premier jour de vacances ! »
Son grand sourire d'enfant amusa Pierre. Elle referma la porte de la voiture, boucla sa ceinture. Il lui donna un baiser et ils se mirent en route. Pierre se retroussa les manches et demanda :
«Alors... Tu sais où ça se trouve la rue du Dr Zamenhof ?
-Oui oui, j'ai été en repérage cet après-midi justement.
-C'est bien, cela t'a empêché de passer plus de temps dans les magasins pour dépenser tes sous !
-Oh, tu te crois malin ? »
Elle lui tira la langue, et commença à lui indiquer le chemin à suivre. Pierre demanda ce que Molly avait fait de Lia. Elle jouait dans sa chambre. Molly pensait que la consultation de Madame Devilena ne durerait pas plus d'une heure.
« Si ça ne dure qu'une heure, tant mieux... Au fait, c'est ta mère qui paye sa tournée, ou les vingt euros pour Madame Irma c'est pour notre porte-monnaie ?
-A vrai dire, je ne sais pas. Si ma mère a pris un rendez-vous, elle l'a prit de sa part je suppose... avec tout ce que ça implique !
-Oui. Ou pas. »
Pierre joua les grincheux et Molly riait.
Il faisait presque totalement nuit. Molly, inquiète, demanda à Pierre de rouler plus doucement, à cause des risques de verglas. Il faisait très froid ce soir-là. L'église gothique se dressa soudain devant la voiture. Le brouillard gênait la visibilité et Pierre roulait au pas. Il se gara sur ce qui le semblait être une place de parking. Quand ils sortirent, l'église leur imposa le silence. Les nuages éclairés par les lumières de la ville semblaient fuir au-dessus de l'édifice. Molly et Pierre prirent la direction opposée pour se rendre dans la maisonnette de la voyante, entourée de grands immeubles. Après une centaine de mètres en courant, ils s'arrêtèrent sur le paillasson devant la porte. Pierre chercha un moment le bouton de la sonnette. Molly lui suggéra de frapper. La grande porte vibra sous les chocs des phalanges de Pierre contre les vitraux fumés. La porte était en métal. Une voix derrière la porte demanda qui était là.
« Pour une voyante elle voit pas grand-chose...
-Pierre, sois gentil ! »
Madame Devilena ouvrit doucement la porte, laissant découvrir progressivement l'intérieur de sa maison puis son visage. Son logis était chaleureux. Les murs étaient tapissés de velours rouge, le parquet recouvert de divers tapis orientaux. Le couloir qu'ils empruntaient était une mosaïque de couleurs chaudes, entre le rouge et le jaune. La vieille femme murmura quelques mots.
« Pardon ? Vous avez dit quelque chose ? » interrogea Pierre. Pas de réponse. Alors, il pensa qu'elle l'avait trouvé quelque peu arrogant sur le pas de la porte, quelques instants auparavant. Elle les fit entrer dans une pièce bien plus sombre que le couloir. Elle leur fit signe de s'asseoir à une table. Pierre et Molly étaient côte à côte. Madame Devilena s'assit de l'autre côté de la table. Elle tira de sa poche un jeu de carte qu'elle tendit à Pierre. « Mélangez », lui dit-elle, d'un ton d'une neutralité aussi douce qu'inquiétante. Il joua les prestidigitateurs devant Molly, avec les grands gestes grotesques qu'emploient les pires magiciens que l'on peut voir dans des spectacles de rue. « Arrête de faire le pitre, allez, pour moi», lui demanda Molly. Pierre ne voulait pas être mal à l'aise.
Maintenant que Molly lui avait fait une réflexion, il devait faire face à ses craintes sans pouvoir se détendre en jouant celui qui n'est pas impressionné. Pierre rendit les cartes à la diseuse de bonne aventure. Elle coupa le tas en deux et ne garda que le tas de cartes qui était en dessous. Elle prit une première carte. Elle la posa sur la table, face visible. Molly et Pierre se penchèrent pour mieux voir l'image qu'il y avait dessus. Ils hochèrent la tête, en fronçant les sourcils avec incompréhension. Ils ne parvenaient pas à distinguer ce que représentait l'image. Ils se reculèrent pour, de nouveau, s'adosser à leur chaise.
« Ceci est la carte de la Lune ».
Molly et Pierre fixèrent la vieille femme, guettant la prochaine information. En vain. Elle retira une deuxième carte.
« La carte d'Ankou, la faucheuse ».
Pierre serra la mâchoire. Il se demanda s'il fallait partir avec des questions, ou rester pour obtenir des réponses, craignait-il, angoissantes. Même si ce qu'il entendrait était faux, il l'entendrait. De toute façon, il était comme cloué sur sa chaise. Son corps avait choisi pour lui. Il resterait.
« La carte de la mort ne signifie pas forcément que quelqu'un est mort ou que quelqu'un va mourir. Il signifie de manière générale le changement. Un changement est un deuil puisqu'il faut s'habituer à une situation nouvelle. C'est une mort symbolique. Mais parfois la mort physique et la mort symbolique sont étroitement liées. »
Molly posa sa main sur la cuisse de Pierre. Pierre la regarda mais ne parvint pas à savoir si cette main était pour le rassurer lui, ou pour la rassurer elle.
Madame Devilena tira une nouvelle carte. Elle écarquilla les yeux à la vue de celle-ci, ce qui plongea Pierre dans un stress encore plus intense.
« La carte de la Lune, encore »
Pierre fut soulagé, il craignait de ne revoir la carte de la mort, ou pire encore. « Mais il n'y a que deux sortes de cartes dans son jeu ou quoi ?... » pensa-t-il.
Molly demanda à la vieille femme ce que tout cela pouvait bien vouloir dire. Cette dernière soupira, leva les yeux au plafond puis rebaissa la tête en contemplant les trois cartes.
« La première carte est une Lune. La lune a de l'influence sur les marées et sur les consciences des gens. Le loup-garou est un mythe qui résulte de la perception que l'homme a de son influence. La deuxième carte de la Lune signifie qu'il y aura une autre influence. Il y aura un tiraillement entre ces deux sphères d'influences. Il y aura un choix à faire. La seconde carte que j'ai tirée était la carte de la Mort. »
Molly et Pierre étaient immobiles sur leur chaise, les yeux et les oreilles rivés sur leur interlocutrice.
« Sa position entre les deux cartes de la Lune a également un sens. En première position, elle aurait voulu dire qu'un événement important aurait chamboulé l'ordre actuel, ce qui aurait donné lieu à un carrefour. En dernière position, cela aurait voulu dire qu'une mort symbolique aurait eu lieu, un choix rempli de regrets, avec peut-être une frustration jusqu'à la mort. En position médiane, cette carte signifie qu'entre plusieurs chemins, la mort symbolique - ou pas – frappera plusieurs fois. Il y a un effet de loupe, car la carte de la Mort a été tirée entre deux cartes identiques. Une carte signifie une unité, mais deux cartes signifient la profusion. Il n'y aura pas qu'une deuxième lune mais bien d'autres. »
Pierre, attendant une suite, resta regarder Madame Devilena. Elle se leva et dit :
« Parfois un train peut en cacher un autre, mais dès qu'il y a plus de zéro train, il est impossible de voir s'il y en a un ou mille derrière. Le train de l'angoisse, de la frustration, de la colère a une trajectoire perpendiculaire au train que vous regardez passer. Il faut alors prendre le risque de traverser juste après le passage du premier train, pour ne pas se faire happer par celui qui arrive sur vous.
-Cela signifie qu'il faudra prendre un risque ?
-C'est à vous de décider Pierre, mais sachez que ne pas prendre un risque, c'est aussi en prendre un. »
La vieille femme raccompagna le couple jusqu'à la porte. Pierre était le premier, perdu dans ses pensées, les oreilles closes et le cerveau allumé. Molly se retourna et, discrètement, demanda à Madame Devilena:
« Pourquoi vous êtes-vous adressée à Pierre et non à moi ? Il est en danger ? Vous l'avez mis en garde, non ?
-Il est en grand danger, en danger de vie. Vous n'êtes pas en danger.
-Mais ça m'est égal moi, je veux protéger Pierre... vous n'avez pas d'autres informations, d'autres conseils ou des flashs, je sais pas...
-Vous ne pourrez pas toujours l'aider »
Pierre se retourna :
« M'aider ? »
Molly prit la main de Pierre, remercia la vieille femme et l'entraîna dehors. La pluie inondait la rue.
Sur le trajet du retour, Pierre. Il lui demanda :
« Tu as peur ?
-Non, enfin, si, un peu, mais c'est bien normal, il est tard, il pleut, et j'ai des idées angoissantes plein la tête.
-Ne t'en fais pas, je vais tout faire pour prendre soin de toi.
-Pierre, elle m'a dit que c'était toi qui était en danger.
-Oui, et alors, on est tous en danger tout le temps, non ? Regarde, par exemple, en ce moment : nous roulons à 90 km/h sur une route sombre, il fait nuit et il pleut. Un animal sauvage peut traverser la route et, pour l'éviter, un coup de volant inconscient peut nous envoyer dans le fossé. Ce genre de réflexe, même en essayant de l'empêcher, on n'y peut absolument rien. Je ne pourrais jamais heurter un animal errant sur la route dans le but de nous sauver. J'essaierai toujours de sauver tout le monde.
-Oui mais l'enfer est pavé de bonnes intentions, comme on dit.
-Mais sans bonnes intentions, dans l'indifférence générale, dans la fade neutralité et l'affreux vide du stoïcisme, on ne fait rien de positif non plus. La non-assistance à personne en danger est punie par la loi. C'est un crime de tuer. Eh bien, laisser mourir aussi. De toute façon, cette gentille dame ne nous a raconté que des banalités. On a toujours des choix à faire tout au long de notre vie, et la mort frappe les anciens, ou alors il y a des accidents, et on le sait, et on n'y peut rien. Pendant toute notre vie, on essaye tous de s'y préparer pour, finalement, s'apercevoir qu'on n'était pas prêts à la mort de ses proches, ou à de grands changements. »
Pierre était stressé, et dans de tels états, il était toujours très bavard, pour rationaliser au maximum la situation qui était à l'origine de sa nervosité. Molly avait bien compris son ton agacé. Pierre laissa sa main sur celle de Molly pendant la majorité du trajet. A leur retour, vers dix-neuf heures trente, Lia leur sauta dans les bras et ils simulèrent de piètres sourires.

# Posté le jeudi 02 février 2006 04:44

Modifié le mercredi 04 juillet 2007 07:10

Chapitre 3 - Deuxième Pluie

Chapitre 3 - Deuxième Pluie
La nuit fut froide et silencieuse. Seul le vent qui caressait les murs rappelait au couple que le temps s'écoulait encore. Pierre n'avait pratiquement pas fermé l'½il de la nuit et Molly ne réussit pas à dormir très longtemps, réveillée sans cesse par des nouvelles interrogations ou par les profonds soupirs de Pierre. Avant le lever du jour et avant la sonnerie du réveil, il s'était assis au bord du lit. La tête dans les mains. Il regardait son bureau, sans cligner les paupières pendant de longues minutes. Molly hésita mais finalement le rejoignit sur le bord du lit. Sans le moindre mot, ils se regardèrent. Dehors, la pluie s'intensifiait. Ils s'enlacèrent, à l'abri.
La pendule sonna 7h et Molly fit signe à Pierre de ne pas se lever. Elle lui sourit puis quitta la chambre. Elle devait aller réveiller Lia. Pierre se recoucha.

La porte d'entrée se referma dans un bruit sourd, ce qui fit sursauter Pierre. Il tourna la tête pour regarder le radio-réveil sur sa table de nuit. Il était 8h20. Il avait du s'assoupir. Lia et Molly venaient de quitter la maison. Quelques instants plus tard, la porte de la maison s'ouvrit à nouveau. L'une d'entre elles avait du oublier quelque chose. Lia sauta sur son père, étendu sur le lit, et l'embrassa sur sa joue piquante.
« Tu piques papa ! Berk !
-Je sais... je sais... mais à ton retour tout à l'heure, je serai encore plus doux que maman !
-C'est ça ! N'importe quoi ! Y'a pas plus douce que maman !
-Non, tu as raison. »
Pierre regretta que Molly ne revînt pas avec Lia dans la maison avant de partir pour l'école. La petite fille referma la porte de sa chambre une ultime fois.
La pluie lapidait les fenêtres de la chambre, le vent les fouettait. Pierre se laissa bercer.

Le téléphone sonna, très violemment. Pierre sauta du lit, comme si Monsieur Doquin l'en avait tiré en personne. En effet, à l'autre bout du couloir, c'était Monsieur Doquin qui faisait geindre l'appareil. Pierre décrocha :
« A... Allo ?
-Allo, Pierre ? C'est Monsieur Doquin au bout du fil. Ca va ?
-Euh, je ne sais pas trop, je viens de me réveiller là et j'ai eu une dure nuit...
-Hé hé, je comprends bien, avec la femme que vous avez à la maison, à votre place...
-Non, ce n'est pas ça, c'est que nous avons...
-Oui mais là, vois-tu, il est 9h15, presque 9h20 et tu es sur le point de battre ton record de retard.
-Je vous prie de bien vouloir m'excuser. Je me prépare tout de suite et j'arrive dans 15 minutes.
-Ne me donne pas de délai, par pitié, Pierre, je ne te connais que trop bien pour croire ce que tu dis quand il s'agit d'horaires. Sois à l'agence avant 10h, ou ne vient plus. C'est bien compris ?
-Oui Monsieur Doquin, je vous remercie de... »
Il avait raccroché au nez de Pierre. Quand il s'en aperçut, il projeta le combiné du téléphone contre le mur dans un cri de rage.
Pierre haïssait son patron, il se haïssait aussi. Il lui arrivait souvent de se mettre en colère. Mais seulement à l'intérieur, il ne bouillonnait que dans ses tripes. Il refusait d'exprimer toute cette violence en présence de Molly ou Lia, ou devant quiconque d'ailleurs. Il passait pour quelqu'un de très calme. Mais tout ce stress accumulé avait silencieusement rempli une petite poche, juste à côté de son c½ur, et ça lui faisait mal. Régulièrement, une fois par semaine ou plus, lorsqu'il se retrouvait seul, il prenait sa guitare et la maltraitait. Quand ce n'était pas suffisant, il sortait courir ou alors il allait sur internet, avec l'intention d'y télécharger quelque émotion plus pacifique.
Il se mettait en colère contre lui-même à cause de ses pertes de mémoire récurrentes. Ces troubles s'aggravaient et lui faisait perdre énormément de temps. Il avait du mal à se concentrer et un rien pouvait le faire décrocher d'une conversation. Dans la vie de tous les jours, il arrivait néanmoins à oublier ce souci. Mais trop las de la réaction des gens qui manquaient de compréhension, il avait petit à petit coupé les ponts avec son entourage. Les seules personnes à qui il parlait était ses parents, Monsieur Doquin, Molly et Lia.
Pierre ne trouva pas son pantalon de la veille et il était trop stressé pour continuer de le chercher en vain. Il en prit un nouveau, saisit sa chemise et finit de s'habiller en se faisant un café. Pierre ouvrit le tiroir, prit une cuillère mais la laissa tomber. Ses doigts et ses mains étaient comme raides. Dans un soupir, il se baissa pour la ramasser. Il se sentait mou. Il se releva, la cuillère à la main et se força à réfléchir, regarda la pendule qui indiquait 9h35 et réfléchit à nouveau. Il se demandait ce qu'il devait faire maintenant.
« La boîte de café !... »
Il réfléchit à nouveau.
« Mais où est-elle ?... »
Il serra la mâchoire, ferma les yeux et rassembla tous ses souvenirs. Il les rouvrit et retrouva le placard où Molly avait l'habitude de ranger le café.
« Allez, quatre cuillérées pour être en pleine forme... non, je suis vraiment trop mou... »
Pierre prit un bol et versa le café dedans, sans cuillère.
« J'aurai mon ulcère ce soir, mais je ne veux pas passer une journée désagréable. En plus, il y a de quoi calmer les aigreurs d'estomac quelque part dans la maison. Je demanderai à Molly ».
Pierre versa l'eau bouillante dans le bol. Il y ajouta du lait et deux sucres, pour faire passer la mixture plus facilement. Il but tout en quelques secondes, en se brûlant la gorge. Mais il ne prit pas la peine de boire de l'eau pour éteindre son incendie guttural, jeta sa tasse dans l'évier, prit sa clé de voiture et partit pour l'agence, non sans avoir vérifié une bonne dizaine de fois qu'il avait bien fermé la porte de la maison.
Durant le trajet, Pierre se sentait mal à l'aise. Sa courte nuit, son réveil en sursaut, sa gorge et sa langue qui le brûlaient, sa mollesse, son patron qui lui avait raccroché au nez, la douche qu'il n'avait pas prise, le mauvais mari qu'il ferait, le mauvais père qu'il essayait de ne pas être, le bon employé qui arrive tout le temps en retard, le vent qui déportait dangereusement sa voiture sur la gauche, les essuie-glaces qui étaient vieux et qui laissaient d'horribles marques sur le pare-brise, les nuages qui laissaient croire que la nuit ne se dissiperait pas de sitôt, le klaxons des voitures dans les embouteillages, les feux rouges, les agents de police qui slalomaient avec empressement entre les véhicules dans la même direction, les sirènes des ambulances qui essayaient tant bien que mal de se frayer un chemin, les passants qui n'utilisaient pas les passages pour piétons, les panneaux publicitaires qui distrayaient les automobilistes, les secondes qui s'accéléraient exprès pour qu'il arrive en retard...
Pierre trouva une place où se garer, ne vérifia que cinq ou six fois qu'il avait bien verrouillé sa voiture et courut en direction de l'agence. Sous la pluie, il bouscula quelques passants, s'excusa, en bouscula d'autres tout en s'excusant, manqua plusieurs fois de tomber, traversa deux fois en dehors des clous, et ouvrit brusquement la porte de l'agence. Il se courba, les mains sur ses cuisses, pour reprendre son souffle. Trempé à cause des précipitations et en transpiration, entre une inspiration et une expiration, Pierre entendit des pas s'approcher de lui. Il leva la tête et, dans une grimace, vit que Monsieur Doquin allait tranquillement à sa rencontre avec un petit sourire.
« Eh bien, déjà là ?
-Il y avait beaucoup d'embouteillages... je ne pensais pas qu'il en y aurait eu un à cette heure-ci...
-Comme tu dis Pierre, c'est surprenant qu'il y ait des embouteillages à cette heure si tardive. Tu sais quelle heure il est Pierre ? »
Pierre regarda la pendule de son bureau. Elle indiquait 10h15.
« Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses...
-Ecoute Pierre, tu es un bon gars. Mais là ton excuse bidon est vraiment pas terrible.
-Pardon ? Les...
-Les embouteillages, comme par hasard, ben voyons. En plein milieu de la matinée, dans une ville de province ? Je t'avais dit d'arriver à 10h ou de ne plus venir du tout.
-Mais... »
Pierre eut tout d'abord un regard qui semblait implorer son supérieur, puis il se dirigea vers son bureau pour commencer à ranger ses affaires quand Monsieur Doquin lui dit tout d'un coup :
« Regarde ta montre Pierre. » Pierre crut à un reproche supplémentaire. Dans un soupir, il répondit qu'il n'avait pas de montre. Monsieur Doquin lui mit sous le nez la sienne. Pierre ne voulut pas regarder tout de suite. Monsieur Doquin insista. Pierre regarda la montre et il pouvait lire qu'il était...
« 9h58 ? Mais...
-Voilà qui me rassure Pierre ! Tu sais pourtant bien lire l'heure !
-Je ne comprends pas, votre montre retarde ou c'est la pendule sur mon bureau qui avance ? »
Monsieur Doquin se mit à rire aux éclats en voyant la mine déconfite de son employé qui avait courbé son sourcil droit.
« J'aurais bien aimé réussir à mettre ta demoiselle Molly dans une sorte de complot dans lequel on aurait avancé toutes les pendules de chez toi et de l'agence ! Et comme ça tu serais – selon toi - toujours arrivé en retard comme à ton habitude, et je t'aurais enguirlandé, alors qu'en réalité tu serais toujours arrivé à l'heure. D'ailleurs ça m'inspire un roman ça... tiens, j'ai déjà le titre : « la conspiration des pendules ». Ca sonne bien, non ? Qu'est-ce t'en penses Pierre ?
-Vous avez... avancé la pendule de mon bureau ?
-Mais c'est qu'il est fortiche, même à une heure aussi matinale ! »
Pierre se prit la tête dans les mains et se mit à sourire après avoir laissé échapper un gros soupir de soulagement. Monsieur Doquin lui donna une tape sur l'épaule.
« Tu sais, t'es un bon gars mais tu n'es pas assez rigoureux. Que cela te serve de leçon. Allez, au boulot Pierre ! »
Monsieur Doquin retourna au fond de l'agence, dans la pièce qui lui sert de bureau, et referma la porte. Pierre l'entendit la fermer à clé, comme à son habitude. Il n'aimait pas être dérangé. Pierre ne savait pas ce qu'il pouvait y faire. Certes, son travail habituel de paperasse devait bien lui prendre quelques minutes dans la journée, mais Pierre le suspectait d'errer sur internet. A moins que Pierre ne crut – à tort – que tout le monde se dispersait aussi facilement que lui pendant les heures de travail.
Quelques minutes s'écoulèrent.

Une cliente arriva dans l'agence. L'eau ruisselait le long de son imperméable. Elle ferma son parapluie, rabaissa sa capuche et laissa découvrir un visage d'ange aux joues légèrement rosées. Ses bottes en cuir couinaient sur le carrelage luisant où s'étaient presque formées des flaques d'eau... Elle glissa et tomba lourdement sur le sol. Pierre eût du mal à ne pas laisser échapper un rire. Monsieur Doquin ouvrit énergiquement la porte de son bureau, avec une _expression d'homme contrarié pendant une sieste, les yeux mi-clos. Quand il vit la jeune femme à terre et Pierre encore assis, il lui reprocha de ne pas être encore allé l'aider à la relever. Pierre réprima son sourire et exécuta l'ordre de Monsieur Doquin qui était sur le point de retourner dans son bureau quand, à moitié tourné vers son bureau, il observa avec insistance et impudiquement la jeune femme. Pierre le remarqua et trouva son attitude indécente. Pierre avait compris : Monsieur Doquin n'était plus dans une agence immobilière mais à la boucherie et il avait vu un joli petit morceau de viande fraîche que Monsieur le boucher avait disposé dans la vitrine. C'était le premier morceau de la journée qui venait juste d'être posé dans l'étalage et Monsieur Doquin avait très faim. Il fit signe à Monsieur le boucher qu'il voulait ce morceau.
« Laisse, Pierre, je la prends »
Avec un air diabolique, Monsieur Doquin referma la porte derrière lui pour ne pas être dérangé pendant la cuisson. Pierre hocha la tête. Puis il commença à passer quelques coups de téléphone. Au bout de quelques minutes, la jeune femme sortit du bureau, visiblement mécontente. Monsieur Doquin la raccompagna jusqu'à la porte en marmonnant d'imperceptibles propos, comme s'il s'excusait ou se justifiait. Elle ouvrit son parapluie et s'en alla. Il la salua et resta plusieurs minutes sur le seuil de la porte, les mains sur les hanches. Il voulait l'observer encore une dernière fois. Il la regardait s'éloigner sous la pluie. Elle ne semblait pas courir mais flotter sur le trottoir inondé. Elle était maintenant toute petite, au loin. Monsieur Doquin sortit quelques propos machistes, demandant du réconfort à Pierre qui venait de raccrocher le téléphone. Pierre lui répondit : « Vous la vouliez à point et elle est repartie saignante ». Le visage de Monsieur Doquin s'assombrit.
« Ce n'est pas parce que je trouve que tu es un brave gars et que je ne t'ai pas renvoyé ce matin que tu peux te croire permis de fanfaronner ainsi. »
Il s'était penché et avait posé ses deux mains sur le bureau de Pierre. Il s'était tellement approché de lui que Pierre sentit sur son visage les postillons qu'émettait Monsieur Doquin à chaque lettre plosive ou fricative. Il se releva, toujours avec le même air menaçant, et retourna dans son bureau dans lequel il ne manqua pas de s'enfermer à clé.
Depuis leur altercation à propos des consignes ségrégationnistes émanant du siège, Pierre ne savait plus sur quel pied danser avec son patron. Continuer de jouer la carte de la sympathie ou se faire tout petit. Monsieur Doquin, lui, n'avait pas cessé ses blagues grasses et déplacées. Quand Pierre n'entrait pas dans son jeu de discussions de comptoir, Monsieur Doquin se vexait et pouvait être très désagréable. Par contre, si Pierre se sentait trop à l'aise, Monsieur Doquin le remettait en place sans égards. Il était donc piégé, qu'importe sa réaction. Il y aurait toujours une relation de dominant à dominé entre les deux hommes. A la longue, Pierre trouvait la situation usante.

La pluie tombait de plus en plus fort. Le soleil semblait ne pas vouloir se lever, comme Pierre quelques heures auparavant. Mais contrairement à lui, personne ne pouvait téléphoner au soleil pour le réveiller. S'il avait décidé de ne pas apparaître, il demeurerait invisible pendant plusieurs jours. Plusieurs mois même. C'est un des désagréments du climat océanique. Pierre aimait bien la pluie. Ca l'apaisait. Le vent ramenait les gouttes d'eau sur les vitres de l'agence dans un son qui se rapprochait d'un bout de beurre frit dans une casserole. Pierre avait faim. Il regarda sa pendule qu'il avait remise à l'heure: il était midi. Comme à son habitude, il composa le numéro de la maison pour prendre des nouvelles à Molly qui devait y être. Elle ne répondit pas. Pierre pensa qu'elle avait du faire un tour en ville pour faire quelques courses ou se balader. Mais sous la pluie tout de même... Elle avait peut-être l'intention de passer le voir à l'agence, pour lui dire à quel point elle s'ennuie toute seule à la maison. Monsieur Doquin proposa à Pierre d'aller manger avec lui dans un restaurant. Il hésita, puis se dit qu'il rappelerait Molly plus tard. Pierre sortit le premier et Monsieur Doquin ferma la porte à clé. Il avait remarqué son air préoccupé.
"Qu'est-ce qu'il y a Pierre, tu es encore fatigué? Tu n'as pas encore récupéré de ta dure nuit? Pourtant tu n'as pas fait grand chose ce matin! Avec cette pluie, les clients restent chez eux, et ceux qui n'ont pas de chez eux et qui auraient besoin de nos services, ils restent chez les autres!
-J'espère que Molly n'a pas attrapé froid en rentrant. Sous cette pluie...
-Elle doit être au chaud dans son lit, regarder la télé avec du chocolat et la télécommande à portée de la main! Allez, ne fais pas cette tête, tu verras, ce soir, elle sera en parfaite forme!
-J'espère que oui.
-Pierre, tu es fatigué, et ça joue sur ton moral, c'est normal. L'estomac rempli, on a les idées plus claires! Un bon steak bien saignant, avec du sang qui dégouline de partout! Miam! Qui dort dîne, mais qui dîne dort aussi!
-Vous avez sans doute raison."
Pierre retrouva un petit sourire. Monsieur Doquin lui asséna une de ses conviviales tapes amicales dans le dos et ricana grassement.
Pendant le repas, Pierre ne fit qu'acquiescer au long monologue bruyant et agité de Monsieur Doquin qui lui faisait part de ses goûts en matière de voitures, de femmes et de cinéma. Pierre ne finit pas son assiette. Monsieur Doquin ne se fit pas prier et engouffra, avec l'approbation de son convive, le grand morceau de steak qui eut, au final, une destinée plus noble dans un estomac plutôt qu'à la poubelle. Monsieur Doquin demanda si Pierre voulait encore un peu de limonade et finit la bouteille. Pierre n'aimait pas vraiment les boissons gazeuses pendant les repas, il préférait de l'eau mais il n'avait pas voulu contrarié son patron et avait accepté d'en boire un verre. Il fit soudain une grimace de douleur en se tenant le ventre.
"Ca va pas Pierre?
-Non... j'ai mal au ventre...
-Déjà en train de mal digéré? Pourtant on a pas été dans un fast-food!
-Non, je... j'ai pris un café un peu trop corsé ce matin...
-Ah, ben c'est sûr, t'es pas superman et essayer de te doper au café, c'est pas très malin!
-Bon, ça va aller, je vais tenir le coup.
-Bois de l'eau, attends, je vais chercher une carafe."
Le côté paternel que Pierre connaissait à Monsieur Doquin lui enleva une partie de sa douleur. Monsieur Doquin revint, avec une carafe d'eau remplie et servit un verre à Pierre.
"Ca va mieux?
-Pas avec un seul verre... et pas déjà... mais merci
-Tu veux rentrer chez toi pour cet après-midi?
-Non, non, ça va aller, ça va passer, je vais boire de l'eau toute l'après-midi...
-Il n'y aura aucun client cet après-midi Pierre, tu as vu le temps qu'il fait?
-Avec le sale coup que je vous ai fait ce matin, je me dois d'essayer de réparer ma faute qui n'est pas la première du genre.
-C'est comme tu veux Pierre, mais vraiment, je t'invite à rentrer chez toi, comme ça moi aussi je pourrais fermer l'agence et rentrer chez moi!
-Je ne voudrais pas vous retenir monsieur.
-Mais je blague Pierre, c'est toi le chef, tu décides de partir, tu pars, tu décides de rentrer, tu rentres!"
Monsieur Doquin arborait à nouveau un large sourire. Ils se levèrent, Monsieur Doquin régla les deux repas et ils retournèrent à l'agence.
Il était 14h et Pierre essaya à nouveau d'appeler Molly. Toujours rien. Son supérieur, qui fouillait dans les archives rangées dans un meuble à côté du bureau de Pierre, remarqua une nouvelle fois le visage de son employé déformé par son mal de ventre et par son inquiétude. Il lui proposa une dernière fois de prendre son après-midi mais Pierre refusa.
La pluie redoublait d'intensité et coulait presque d'un seul flot. L'eau qui courait sur la route et le trottoir semblait fuir quelque chose, ou aller précipitamment dans une direction. La visibilité en était réduite et quand Pierre leva la tête il s'aperçut qu'il ne pouvait même plus voir au-delà du trottoir qui bordait l'agence. Il crut apercevoir un homme passer devant la baie vitrée en courant avec un parapluie en lambeau dans la main. Pierre lacha son stylo, se leva et se posta pendant quelques secondes devant cet étrange spectacle. Le vent avait cessé mais la pluie faisait un horrible vacarme. Monsieur Doquin, qui n'avait pas de vitre dans son bureau, en sortit brusquement pour voir ce qui se passait.
"C'est quoi ce vacarme Pierre? Tu fais tomber ton pot à crayon toutes les deux secondes ou bien?
-C'est la pluie.
-De la pluie? Mais il pleut quoi?"
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# Posté le vendredi 29 septembre 2006 09:34

Modifié le mercredi 04 juillet 2007 07:10

Chapitre 4 - Deuxième Deuil

Chapitre 4 - Deuxième Deuil
Monsieur Doquin s'approcha de Pierre, la tête en avant. Il se colla à la vitre et leva les yeux au ciel. La pluie s'adoucit puis, en quelques secondes, cessa. Les deux hommes restaient silencieux devant la nouvelle rivière qui avait vu le jour juste là, de l'autre côté de la porte de l'agence. Elle leur arrivait presque jusqu'aux genoux. Pierre sentit ses pieds humides, baissa la tête et montra à Monsieur Doquin que de l'eau avait commencé à s'infiltrer par la porte d'entrée. Ils commencèrent à paniquer.
"Ah merde, ces salauds de portugais m'ont vraiment chié la bâtisse, j'en étais sûr! Ils ont pas fait bien leur boulot! T'as vu ça?
-Ils ne pouvaient pas prévoir qu'une telle inondation aurait eu lieu, et c'est rare les inondations ici! Enfin, de cette envergure surtout!
-Bon, Pierre, tu sauvegardes ce que tu étais en train de faire sur l'ordi et tu débranches tout, et tu planques tout dans mon bureau. Mon bureau a une porte hermétique."
Tandis que Pierre se hâtait d'effectuer les sauvegardes, Monsieur Doquin essayait de trouvait un moyen de réduire le débit de l'eau qui passait sous la porte. Il ne vit que le paillasson pour cet usage. Pierre chercha un moyen de venir en aide à son compère de galère qui se trempait jusqu'aux os et ne trouva pas mieux que d'utiliser ses mains pour boucher le contour de la porte.
En quelques minutes, le niveau de l'eau s'était suffisamment réduit pour que les deux naufragés puissent se relever et souffler. Monsieur Doquin se tenait le dos. Il n'était plus tout jeune. Pierre supposait qu'il devait avoir environ une quinzaine d'années de plus que lui. Mais Monsieur Doquin ne voulait pas communiquer son âge, et le lui demander aurait été indélicat. Pierre lui donnait quarante-cinq ans.
Ils enlevèrent leurs chemises pour les essorer, remontèrent leurs pantalons au-dessus des genoux et évaluèrent la liste des dégâts. Le bas de la tapisserie près de la porte commençait déjà à gondoler, les pieds du bureau de Pierre, qui était juste devant la baie vitrée, avait été touchés aussi, mais pas très haut. Les tapis qui étaient disposés çà et là dans l'agence avaient fait office d'éponges et avaient absorbé une bonne partie de l'eau qui se trouvait sur le carrelage. Monsieur Doquin se prit la tête dans les mains et soupira. Sans regarder Pierre, il lui dit, d'un ton ironique:
"Tu peux rentrer maintenant! Il te faut quoi de plus comme argument que les éléments climatiques qui se déchaînent? Je vais faire le nécessaire, je vais passer quelques coups de téléphone pour faire vite venir quelqu'un, qu'on me nettoie tout ça.
-Je peux vous aider si vous voulez. C'est aussi un petit peu comme une maison ici.
-C'est aimable à toi mais tu te tords de douleur depuis déjà plus de deux heures, laisse faire les grands."
Quelque chose frappa la porte. Pierre tourna la tête, Monsieur Doquin sortit la sienne de ses mains et lui demanda:
"C'était quoi ça? Elle va pas craquer la porte quand même?
-Non, c'était comme un petit caillou... Regardez, encore un.
-C'est des grêlons ça Pierre, pas des cailloux. J'espère que ça va pas reprendre ces conneries!
-C'est peut-être juste une averse qui s'annonce. Ou peut-être juste deux petits grêlons perdus qui finissent leur route ici."
Pendant qu'ils discutaient, des grêlons tombaient de plus en plus nombreux, de plus en plus gros, jusqu'à ce qu'ils fassent reculer Pierre de quelques pas, s'éloignant ainsi de la grande vitre qui donnait sur la rue. Soudain, un bloc de glace plus gros qu'un ballon de football fit voler en éclat le toit de la voiture garée juste devant l'agence. Les deux hommes se réfugièrent dans le bureau du fond, la porte entr'ouverte pour voir ce qui se passait dehors. Mais ils pensaient déjà savoir ce que c'était: la fin du monde. Comme pris dans un gigantesque tremblement de terre, la ville toute entière vibrait. Ce n'était plus simplement des gros grêlons qui tombaient, mais de véritables petits rochers. Monsieur Doquin demanda à Pierre de fermer la porte et ils se réfugièrent tous deux sous la table, accroupis.
"Si c'est ça le bruit de l'enfer, j'irai me confesser dès que possible, dit Monsieur Doquin.
-Vous avez des choses à vous reprocher pour vous confesser? lui demanda Pierre, avec un demi-sourire.
-Non non mais on ne sait jamais, j'ai peut-être intérêt à être humble et me repentir, c'est peut-être Lucifer qui vient nous chercher là!"
Pierre ne répondit rien et serra les dents, collé à son patron.

Une heure et demie plus tard, l'infernal bruit cessa. Pierre s'était endormi. Quand il rouvrit les yeux, la porte du bureau était ouverte et une lumière aveuglante d'un blanc immaculé l'éblouit. Il se redressa un peu trop vite et se cogna la tête. Il se fit très mal mais rejoignit Monsieur Doquin qui regardait la ville à travers la baie vitrée qui avait explosé en mille morceaux. Des débris de verre, de bois et de papier recouvraient le sol. Monsieur Doquin se grattait l'arrière du crâne, groggy, comme après un match de boxe qui se serait mal terminé. Le soleil avait enfin fait son apparition. Le ciel était presque totalement dégagé. Les gens commençaient à sortir des bâtiments pour mesurer l'étendue des dégâts. Aucune voiture n'avait survécu. Un vieil homme apparut sur le trottoir, l'air hébété, et demanda à Monsieur Doquin:
"Qui est-ce qui nous a attaqués? Ils lancent des obus de glace maintenant?
-Euh... je ne sais pas".
Pierre reprit ses esprits et enjamba les quelques bris de glace qui daignaient encore rester en place là où jadis se tenait la baie vitrée. Il balaya du regard le décor apocalyptique: des voitures éventrées, des fenêtres défoncées, des blocs de glace qui avaient investi les lieux... Déjà des voleurs improvisés pillaient les magasins dont les vitrines n'avaient pas survécu. Et aucune vitrine n'avait tenu le coup. Des gens criaient en voyant les visages ensanglantés des pauvres gens qui étaient inconsciemment restés sous le déluge. Pierre courut à travers les routes pour voir s'il pouvait aider quelqu'un. Il craignait de voir un homme, une femme ou enfant mort. Il eut plus d'une vision d'horreur. Il n'y avait que trois corps sans vie dans le quartier, mais la manière dont la nature leur avait ôté la vie était quelque peu sanguinolante. Les corps avaient été déformés sous les tonnes de rochers qui leur étaient tombées dessus. Plusieurs gros blocs de glaces jonchaient la voie publique et, à proximité des victimes, certains avaient pris une teinte rougeâtre. Des sirènes retentissaient à travers la ville. Un vent glacial se faufila entre les bâtiment et les blocs de glace.
Pierre confirma ses craintes en voyant sa voiture pliée sous le poids des objets célestes. Il regarda Monsieur Doquin qui ne trouvait pas les mots pour exprimer son choc face à ce spectacle de désolation.
"Je rentre monsieur.
-Sans voiture tu vas mettre au moins une heure.
-Oui mais je n'ai pas le choix, et vous non plus.
-Ma voiture aussi...?
-Oui.
-Alors bonne chance. Tu vas attraper la crève. Tes habits sont encore trempés, et avec ce vent...
-Heureusement que j'aurai Molly pour s'occuper de moi à mon retour!"
Monsieur Doquin attendit quelques instants avant de répondre.
"Moi je n'ai personne."
Pierre baissa les yeux, gêné d'avoir jeté son bonheur au visage de son patron. Il s'excusa et tenta d'appeler à la maison pour prendre des nouvelles de Molly et l'avertir qu'il serait en retard. Il n'y avait plus de tonalité. Il salua son supérieur, prit son manteau et partit. Il marcha pendant un peu moins d'une heure, congelé, recroquevillé dans son manteau, les mains tout au fond de ses poches. Son écharpe lui recouvrait la bouche et ses yeux écarquillés contemplaient les toitures défoncées, les gens à genoux devant leur voiture en piteux état, des enfants accrochés aux bras de leurs parents. Pierre avait mal au ventre, faim et froid. Ses pieds baignaient dans des chaussures qui avaient pris l'eau de partout. Pierre détesta profondément ce moment. Il espérait que Molly et Lia allaient bien, qu'elles n'avaient pas pris de bloc de glace sur la tête.
Le soleil était apparu quelques minutes auparavant, mais le voilà qui se couchait déjà. Pierre regardait le ciel. Il lui faisait penser à une peinture de Monnet, qui y avait peint sa femme avec leur fils, la femme au parasol. Le ciel bleu tacheté de petits nuages blancs et roses, et pourtant tout était sombre. Un ciel d'été mais une température d'hiver. Pierre était passé devant l'hôpital où travaillait Molly. Il pensait à cette hôpital, sans elle, en vacances. Pierre se dit qu'un lieu où Molly avait déjà mis le pied et où elle n'était pas, était le lieu le plus triste du monde. Plongé dans ses pensées, Pierre était arrivé chez lui sans qu'il ne trouve le temps long. Il posa la main sur la poignée de la porte mais elle était fermée à clé. Molly et Lia n'étaient donc a priori pas là. A moins qu'elles ne se soient enfermées à l'intérieur pendant les intempéries. Pierre chercha sa clé dans toutes ses poches et ne la trouva évidemment que dans la dernière. Il ouvrit la porte et trouva la maison telle qu'il l'avait laissée le matin. Ses chaussons balancés dans le couloir, la tasse de café dans l'évier, les portes des placards ouvertes. Molly n'était pas rentrée de la journée. Et Lia non plus, du coup. Pierre vérifia dans toutes les pièces, les appelait, mais la maison était aussi sombre que silencieuse. Il appuya sur l'interrupteur pour allumer la lumière dans la cuisine mais ne put pas y voir plus clair: il n'y avait plus d'électricité. L'angoisse qui montait en lui réveilla son mal de ventre. Il chercha pendant quelques minutes dans la boîte à pharmacie de quoi calmer sa douleur mais ne trouva rien. Il abandonna sa recherche et se dirigea vers le téléphone pour voir s'il y avait eu des messages pendant la journée. Mais sans électricité, il ne put les consulter. Il faisait froid dans la maison. Pierre prit une douche et se vêtit chaudement. Il était inquiet. Sans électricité, il était coupé du monde. Il ne pouvait pas passer des coups de téléphone qui l'auraient rassurés. Il avait toujours refusé de céder à la mode du téléphone portable, pour des raisons financières et pour des raisons de santé. Quelques personnes avaient porté plainte contre les grands opérateurs de téléphonie mobile. Ils avaient contractés des tumeurs cérébrales. Cependant, Pierre commença à regretter de ne pouvoir utiliser le téléphone pour appeler l'école, les hôpitaux, la gendarmerie...
Pierre s'assit dans la cuisine et ferma les yeux. Il essaya de respirer calmement et profondément pour ne pas laisser l'angoisse monter. Molly et Lia avait du aller s'abriter chez quelqu'un pendant le déluge. Il sentait la fatigue arriver à l'horizon. Dans un soupir, il se leva et s'allongea, tout habilla, sur le lit qui n'était pas fait. Il s'assoupit.
Un bruit réveilla Pierre. Il était 22h30 environ quand l'électricité revint. Son réveil, qui n'attendait plus qu'on ne le mît à l'heure, affichait 0h00 en clignotant. Pierre appuya sur une touche pour qu'il arrêtât de clignoter, sans régler l'heure. Molly. Lia. Il se précipita sur le répondeur. Trois appels en absence, un message.
"J'espère que c'est Molly, pour me dire qu'elle aura du retard, pourvu que ce soit Molly, Molly, Molly. Elle est avec Lia et tout va bien..."
Pierre appuya sur la touche du répondeur pour lire le message.
"Allo, bonjour Monsieur Dupuis, ici le service d'accueil des urgences de l'hôpital de Beaulieu, il faut que vous veniez aussi tôt que possible, c'est au sujet de votre compagne, Molly Svensson. Elle a été victime d'un accident de la route et elle a été transportée dans notre service."
Pierre lâcha le téléphone et chercha ses clés de voiture dans sa poche... mais plus de voiture.
"Merde, il faut que ça arrive aujourd'hui cette pluie de cochonneries sur ma caisse, fais chier !"

Il sortit de la maison et courut, sous la lumière chancelante des néons plus ou moins grillés des réverbères, en direction de l'hôpital. Il courut aussi vite qu'il put, des questions plein la tête, les yeux brouillés par la peur, entendrait-il encore le rire de Molly ? Sentirait-il encore une fois son parfum dans ses cheveux ? Verrait-il encore son doux regard qui l'apaise tant ? Il courait, il courait, il courait, sans s'arrêter, malgré ses points de côté, malgré les gens qui le regardaient, malgré le crachin qui tombait, malgré les flaques d'eau qu'il ne voyait pas et dans lesquelles il trempait ses pieds, ses chaussures, ses chaussettes et le bas de son pantalon. Il ne se demanda même pas s'il avait bien fermé la porte de la maison à clé. Les gens qu'il croisait l'agaçaient, car eux ils ne savaient pas dans quel enfer il sentait qu'il allait arriver.
En voiture, il aurait mis une quinzaine de minutes pour y arriver. Quand il entra dans le service des urgences, il était 23h45.
Trempé par la brume nocturne et essoufflé comme mille athlètes après un cent mètres, il demanda à l'accueil, avec difficulté, où trouver Molly.
"Reprenez votre souffle Monsieur. Vous cherchez quelqu'un ? Un médecin ?
-Non... je... je cherche Molly Svensson, je suis Pierre Dupuis, vous m'avez appelé vers... euh... je ne sais plus quelle heure.
-Ah oui je me souviens, je vous ai appelé en milieu d'après-midi.
-Si tôt ?
-Oui, je vais vous conduire tout de suite au Docteur Shelley qui s'occupe d'elle.
-Merci."
La dame de l'accueil, en blouse blanche, l'emmena dans le couloir blanc, bordé de murs blancs, avec des portes blanches. On aurait dit un décor de cinéma. Ils croisèrent un homme, l'air sinistre, marchant lentement, et une dame en pleurs sur une chaise, avec une jeune fille à côté d'elle qui essayait en vain de la consoler. Les gens pleuraient. Des cris de douleur et les cris de tristesse résonnaient dans la tête de Pierre. Trois médecins devant une porte discutaient silencieusement. La dame de l'accueil dit à Pierre d'attendre derrière elle puis elle alla les voir. Elle leur montra Pierre. Ses lèvres bougeaient mais Pierre n'entendit aucun son. Seulement les battements de son c½ur, fatigué par l'effort physique, et écrasé par l'angoisse.
Un des médecins d'approcha de lui et lui dit :
"Je suis le docteur Shelley. Je me suis occupé de Madame Svensson dès son arrivée à l'hôpital. Elle a eu un accident de la route. Un camion l'a renversé sur un passage piéton, d'après la personne qui a appelé les pompiers. Elle a eu la cage thoracique brisée en de multiples endroits. Surtout du côté gauche. Sa colonne vertébrale a également été touchée."
Pierre, immobile, la bouche ouverte, sentit les premières gouttes sortir de ses yeux. Des gouttes chaudes, brûlantes. Le médecin continua :
"Quand elle est arrivée, elle était consciente. Elle a dit à notre personnel de contacter un certain Pierre Du-quelque chose. Nous n'avons pas bien compris. Et puis une collègue m'a dit qu'elle travaillait ici. On a donc cherché son adresse dans les papiers administratifs, pour finalement trouver votre nom, et également votre numéro de téléphone. C'est pourquoi nous n'avons pas pu vous appeler avant 16h.
-Comment va-t-elle ?
-Monsieur Dupuis, je suis navré. Nous n'avons rien pu faire. Elle est décédée il y a un quart d'heure. "

Pierre s'agenouilla. Les bras ballants. Il leva la tête vers le médecin. Avec sa mâchoire qui tremblait, il demanda :
"Je peux la voir quand même ?"
Le médecin le conduisit jusqu'à une chambre silencieuse plongée dans le noir. Il alluma une petite lumière douce sur le côté et souleva le drap propre qui recouvrait le visage Molly. Pierre vit le visage égratigné et sa bien-aimée. Le visage raide et sans vie de sa bien-aimée. Le sang sur son front et autour de sa bouche était sec, ses yeux fermés devaient l'être aussi sans doute.
"Je vous laisse seul quelques minutes avec elle. Vous devrez passer à l'accueil pour remplir des documents. Un psychologue de garde cette nuit sera disponible aussi. Je vous conseille d'aller le voir. Courage Monsieur Dupuis."
Il se retourna, sur le point de partir vers une autre macabre mission. Pierre le retint.
"Attendez, et la petite fille qui était avec elle ? Par de petite fille ?
-Pardon ?
-Oui, elle était avec une petite fille ce matin, elle l'a conduit à l'école, l'accident a eu lieu avant ou après qu'elle ait déposé ma fille à l'école ?
-Ah je ne peux pas vous aider là, monsieur, je suis désolé, vous n'avez pas appelé l'école ?
-Je croyais que Molly était allée chercher ma fille, je n'ai jamais supposé qu'elle avait eu un accident ! Et avec ces intempéries, il valait mieux ne pas être dehors, et quand cette grosse grêle est tombée et a tout saccagé, elles auraient du toutes deux être sur le chemin du retour. Et le téléphone n'a même pas été rétabli, l'électricité si. Comment je fais pour retrouver ma fille ?"

# Posté le jeudi 05 octobre 2006 07:59

Modifié le mercredi 04 juillet 2007 07:11

Chapitre 5 - Deuxième Moitié

Chapitre 5 - Deuxième Moitié
De retour à l'accueil, Pierre avait demandé à la dame en blanc de bien vouloir lui trouver le numéro de téléphone d'un des instituteurs de l'école de Lia. Voyant l'urgence de la situation, elle avait accepté de l'aider et cherchait un annuaire électronique sur internet.
"Cherchez monsieur Jean Evenno, cherchez-le sur Anoriant, ou Lann-Esther, je crois qu'il doit habiter en ville, enfin, je ne sais pas, mais ce n'est pas illogique de commencer par ça.
-J'en ai un seul à ce nom, sur Lann-Esther. On va l'appeler. Tenez, voilà le combiné. Je compose le numéro.
-Merci."
Pierre sentait son dos coller à sa chemise, trempée par la sueur et la pluie qui avait traversé sa veste. Il entendit la tonalité. La ligne téléphonique du quartier de l'instituteur avait donc été épargnée. Tout du moins, c'est ce qu'il croyait, jusqu'au moment où une voix synthétique lui annonça que la ligne était coupée. Pierre serra la mâchoire en tordant sa bouche.
"Alors ?
-On me dit que la ligne a été foutue en l'air, pourtant j'ai entendu sonner, le même signal sonore que quand le téléphone sonne chez le correspondant...
-La ligne est peut-être défectueuse, ce serait bizarre que ça ait sauté juste pendant votre appel.
-Aujourd'hui, c'est une journée pourrie, tout foire. Je suis un loser."
Pierre tapa du poing sur le comptoir.
"Calmez-vous, monsieur... monsieur...
-Monsieur Dupuis. Pardon, je vous dis mon nom mais c'est sans importance. Peut-être même que vous ne vouliez pas le savoir.
-Si monsieur, allez, reprenez-vous...
-Je suis sans importance. Seule ma fille compte. Et je dois parler à cet instituteur.
-Monsieur Dupuis, j'ai l'adresse de ce monsieur Evenno. Vous pouvez vous y rendre.
-Il est minuit... je vais le réveiller, mais je m'en fiche pas mal... Molly est morte, je n'ai plus que Lia, je me fiche pas mal de faire chier le monde, pour une fois il s'agit de MOI, de MA FILLE. J'emmerde le monde entier... Vous pouvez m'écrire l'adresse sur un papier s'il-vous-plaît ?
-Pour quelqu'un qui emmerde le monde entier, je vous trouve bien trop poli."
Elle sourit et pensait arracher à Pierre un petit sourire également. En vain. Il n'avait certainement même pas entendu sa phrase, les yeux rivés sur le bout de papier sur lequel la dame en blanc recopiait l'adresse de monsieur Evenno.
"Et je vais mettre une plombe en plus à trouver ça, je suis à pied, ma voiture a été explosée par les blocs de glace tombés cet après-midi.
-Ah oui, vous avez vu ça aussi ? C'est vraiment très étrange, une grêle comme ça, c'est assez inquiétant. J'espère que ça ne se reproduira pas souvent.
-La lapidation, c'est du pipi de chat à côté. Là, j'ai vu des gens transpercés, du sang mélangé à la glace qui fondait. C'était dégueulasse. C'était affreux.
-Oui, j'ai vu des choses horribles aujourd'hui ici même. Peu de gens, une dizaine peut-être, mais c'était sacrément impressionnant."
La dame en blanc alluma l'imprimante à côté de l'ordinateur. Pierre, avec un air interrogateur, lui fit expliquer ses intentions.
"J'imprime un plan avec l'itinéraire qui va nous mener jusque monsieur Evenno.
-Comment ça nous ?
-Vous n'avez plus de voiture, vous disiez ?
-Non.
-Eh bien je crois qu'il n'y a pas de bus qui roulent la nuit. Vous n'allez pas aller à pied jusque là-bas tout de même ? C'est à trois kilomètres d'ici.
-Je ne sais pas... j'ai déjà fait pas mal de route à pied pour venir jusqu'ici.
-Venez avec moi. On va y aller ensemble.
-Pourquoi vous voulez m'aider ? Enfin... Pourquoi vous faites ça ?
-Je n'ai pas pitié, si vous voulez savoir. Vous avez besoin d'aide, et j'ai fini mon service il y a deux minutes. Et j'ai un moyen de locomotion.
-Mais ça va vous faire rentrer encore plus tard que normalement...
-Je vis seule, et j'ai envie de vous aider. La solidarité sans pitié dégradante, ça existe aussi ! Allons-y, cessons de discuter de choses inutiles. Venez.
-Merci beaucoup."
Ils sortirent de l'hôpital, et marchèrent sur le parking sombre et silencieux. Une légère bruine les arrosait. Les talons de la dame en blanc résonnaient dans l'immensité noire de la nuit.
-Au fait, je m'appelle Julie, Julie Cortes. Comme ça le narrateur arrêtera de m'appeler la dame en blanc.
-Le narrateur ?
-Laissez tomber, je me comprends. Appelez-moi Julie, d'accord ?
-D'accord. Moi c'est Pierre.
-Voilà ma voiture."
La voiture de Julie était un vieux modèle, gris métallisé, quelque peu abîmé, sans doute par quelques accrochages.
"Non, elle a été cabossé par des jeunes délinquants de mon quartier.
-Pardon Julie, vous me parliez ?
-Non, ce n'est pas à vous que je m'adressais."
Pierre haussa un sourcil. Julie déverrouilla les portières avec sa clé infrarouge et entra. Pierre, après un moment de réflexion, sentant la pluie qui redoublait d'intensité, entra également, à l'avant.
"Ca te dérange si on se tutoie ?
-Bien sûr.
-Ah ? Comme tu veux.
-Non, pardon, bien sûr que non, cela ne me dérange pas, excuse moi, je me suis mal exprimé.
-D'accord, c'est pas grave. Ca te dérange si je mets un peu de musique ?
-Non, bien sûr."
Julie tourna la clé et la voiture démarra.
"Je n'arrive pas à supporter de ne pas entendre de musique quand je roule. Sinon ça me rend nerveuse et je conduis mal.
-Il vaudrait mieux mettre de la musique alors...
-Je plaisantais. Attends, j'allume mon lecteur mp3. Quand l'écran va s'allumer, parcours le sommaire avec la liste des fichiers et choisis ce que tu veux. J'ai la connection en wifi aussi, donc si tu veux écouter quelque chose que je n'ai pas, on peut toujours le télécharger ou l'écouter en streamload.
-Non non, c'est bon... on va faire avec ce que tu as. Ca m'est bien égal."
Après une man½uvre, Julie sortit du parking, avec Pierre à ses côtés, qui épluchait la liste des chansons qui se trouvaient sur le lecteur de Julie. Sans tourner la tête vers lui, elle lui demanda :
"Tu aimes quoi comme musique toi ?
-J'ai une boule dans la gorge. Je ne crois pas que j'ai vraiment la tête à parler musique tout de suite...
-Allez, justement, il faut parler d'autre chose. Et puis si vous n'êtes pas causant, je vais me sentir mal à l'aise.
-On dirait que c'est déjà le cas. Tu me revouvoies.
-Oui ! Alors tu fais un effort ou je te dépose sur le trottoir et tu continues à pied !"
Pierre, violemment interloqué par de tels propos, ne sut pas comment réagir. Cette Julie était tout de même bien aimable de l'aider à aller chez monsieur Evenno. Il allait donc se faire violence, et décida, tout du moins pour le moment, de ne plus penser à Molly, mais plutôt à Lia et à cet instituteur. Il lui répondit:
"J'aime bien l'électronique un peu. Le rock, enfin, le suicide-rock plutôt...
-Tu dois adorer Blue Chill alors, c'est tout à fait ce style.
-Ah non, je ne connais pas.
-Ca fait environ deux ans qu'ils ont sorti leur premier album. Ca te dit rien, vraiment ?
-Je sais pas.
-J'ai quelques trucs d'eux sur mon lecteur mp3. T'as qu'as mettre Automatic Feet. "

La pluie torrentielle frappait le pare-brise. Julie et Pierre passèrent sur un pont. Sous eux, la mer était agitée. Des éclairs illuminaient le ciel. Et les éclairs s'enchaînaient, les uns derrière les autres, de plus en plus rapprochés. Les yeux de Pierre erraient dans le vide. Il s'attarda quelques instants sur le rétroviseur externe. Derrière, tout était noir, il n'y avait plus rien. Plus rien n'existait.
Juste eux, dans cette voiture. Et Lia, ailleurs.

La voiture s'arrêta devant une haie. Julie, d'un geste énergique, mis le frein à main. Elle coupa le moteur. Les essuie-glaces s'arrêtèrent obliquement au milieu du pare-brise, sur lequel l'eau ruisselait. La route, qui était en montée, se transformait en rivière. Le quartier sombre était occasionnellement éclairé par les quelques lampadaires à la lumière chancelante. Pierre se tourna vers Julie :
" Quel numéro ?
- Le 23.
- Bon, on dirait que c'est là."
Pierre ouvrit la porte avec difficulté. Le vent soufflait fort et il voulut se couvrir le visage en relevant son petit col de chemise. Il essaya d'enfoncer sa tête dans le pull de coton offert par Molly et qu'il aimait porter. Ses efforts furent vains. Il était trempé jusqu'aux os. Il s'essuya les yeux pour voir clair. Julie qui, elle, voyait plus clair, le tira par le bras vers la porte d'entrée de Monsieur Evenno. Elle sonna.
Rien.
Elle sonna à nouveau et Pierre se mit à frapper lourdement sur la porte.
" Tu veux défoncer la porte ou tu frappes juste pour qu'il ouvre ?
-S'il ne bouge pas, je m'en fiche bien, de sa porte ".
Une lumière, visible sous la porte, indiquait que Monsieur Evenno s'était réveillé.
" C'est pour quoi ?
-Je suis Pierre Dupuis, le père de Lia, et je ne sais pas où elle est. Je voulais savoir si elle avait été à l'école aujourd'hui ".
Face à la porte fermée, Pierre dut forcer sur sa voix et grimaçait.
Monsieur Evenno ouvrit la porte.
" Non, je ne l'ai pas vu. Nous avons essayé de vous appeler chez vous mais personne ne répondait. On s'est dit que, puisque ces derniers jours il pleuvait de plus en plus, peut-être que vous vous seriez résigné à tenter de venir , ou peut-être qu'elle était malade...
-Vous auriez du m'appeler à mon travail ! s'énerva Pierre.
-Je sais mais quand je dis 'nous avons essayé', ce n'est pas moi personnellement. C'est la directrice qui a tous les numéros des parents.
-Vous ne l'avez donc pas vu à l'école du tout ?
-Non. Depuis quand vous avez perdu sa trace ? Vous ne l'avez pas conduit à l'école ce matin ?
-C'est ma compagne, Molly Svensson, qui devait l'emmener ce matin, mais elle a eu un accident. Elle est morte. Renversée par un camion. "
La voix de Pierre tremblait. Il poursuivit :
"Et je ne sais pas où est passée Lia. Elle était avec elle pourtant, et Molly est morte, mais pas Lia... enfin, pas que je sache. Et dans le doute je dois chercher partout, vous comprenez, et donc je sonne ce soir, enfin, cette nuit, chez vous, parce que vous êtes un instituteur de Lia, pardonnez-moi...
-Je comprends, je suis désolé pour vous. Vous devriez aller au poste de police.
-Oui... "
Pierre baissa la tête. La pluie qui coulait le long de son visage se mélangeait à ses larmes. Monsieur Evenno les salua et ferma la lourde porte. Julie, le bras sur l'épaule de Pierre, le raccompagna jusqu'à la voiture. Une fois dans la voiture, elle mit vite en marche le moteur pour mettre le chauffage. Pierre tremblait, le regard fixe, se posant mille questions.
" Tu devrais aller dormir un peu.
-Non, je vais au poste tout de suite, si Lia s'y trouve, où s'ils savent quelque chose, au moins, je serai fixé. Peut-être même soulagé.
-Bon d'accord.
-Tu peux m'y déposer et rentrer chez toi, tu sais... Tu n'as pas à faire tout ça pour moi.
-Oui mais je m'ennuie moi, j'aime rendre des services, sinon j'ai l'impression d'être inutile. Allez, on y va. "
Les rues désertes semblaient ne jamais avoir connu le jour. Il était presque une heure de matin. Ils retraversèrent le pont pour rejoindre Anoriant. Julie, ne trouvant pas de place pour stationner, chevaucha le trottoir et mis les warnings. Ils sortirent de la voiture et coururent vers le commissariat de police du centre-ville.
Derrière le guichet d'accueil, à quelques mètres, un homme lisait une revue. Pierre l'interpella : " Excusez-moi, je viens signaler la disparition d'une petite fille. " Le policier leva les yeux, soupira, plia son magazine, le lança sur le bureau d'à côté et parvint à décoller non sans mal son postérieur du fauteuil. L'air blasé, il s'approcha du guichet.
"Plaît-il ?
-Ma fille, elle a disparu.
-Attendez attendez. Elle a disparu vous dites ?
-Oui, disparu.
-Quand ça ?
-Ce matin.
-Ce matin vous dites ?
-Oui. Ma concubine et elle sont allées à l'école à pied ensemble.
-Votre concubine ?
-Oui.
-Vous n'êtes pas mariés ? "
Quelques minutes de silence. Pierre demanda du regard à Julie s'il était le seul à penser que son interlocuteur était un boulet. Une lueur dans l'½il de Julie accompagné d'un froncement de sourcil lui fit comprendre qu'il ne devait pas faire de scandale, pour ne pas finir en cellule de dégrisement par exemple. Il se résolut à répondre à cette question.
"Non je ne suis pas marié avec ma concubine...
-Avez-vous demandez à cette dite concubine où était passé l'enfant ?
-Eh bien non, puisque je n'ai pas pu le lui demander depuis ce matin. La dernière fois que je l'ai vu, c'était quand elle sortait de la maison avec ma fille.
-Vous n'avez pas vu cette dite concubine depuis ce matin ?
-Non, j'vous dis.
-Eh bien je dois vous faire une confidence... "
Pierre haussa un sourcil. Le policier pointa le doigt vers Julie :
"Si vous tournez votre tête sur votre droite, vous allez retrouver cette concubine. "
Le policier se trouva fort drôle et son rire gras et grave gava fort vite le père désemparé qui se trouvait en face de lui. Pierre tapa des poings sur le guichet.
"Allons bon, pour qui me prenez-vous ? Cette jeune femme n'est pas ma concubine.
-Que dirait votre concubine si elle vous voyait avec une autre femme à une heure aussi tardive ? C'est votre maîtresse, c'est ça ? Que d'aventures !
-C'est pour faire de l'esprit ou par manque d'esprit que vous êtes aussi peu drôle ?
-Attention à ce que vous dites, insubordination à agent de police, ça peut vous coûter cher.
-Et ne pas rire à des blagues douteuses, c'est un crime ? Ma concubine est morte ce matin, en emmenant ma fille à l'école, et cette jeune femme s'est proposée de m'aider à la chercher avec sa voiture puisque la mienne a été défoncée par l'averse de grêle de cet après-midi. "
Pierre était devenu tout écarlate et serrait les dents. La mine du policier devint plus grave. Il bredouilla quelques excuses.
Julie prit le relai :
"On aimerait vous signaler donc la disparition de cette petite fille si c'est possible.
-Attendez, je vais voir s'il n'y a pas d'information au sujet d'une petite fille sur le bloc note de mes collègues rempli durant la journée..."
Il feuilleta un cahier. Rien. "Je vais prendre sa description. Même si ça ne fait pas vingt-quatre heures qu'elle a disparu, les circonstances nous forcent à considérer... son absence avec... préoccupation. "
Julie, qui s'était approchée pour parler au policier, sentait une forte odeur d'alcool à chaque fois que ce dernier ouvrait la bouche. Une fois le formulaire rempli, ils s'en allèrent. En sortant, Julie dit à Pierre :
"Il était sacrément imbibé. Il faudra repasser demain pour voir si ça a été bien noté.
-Demain, tout à l'heure. De toute façon je n'arriverai pas à dormir. "
En s'approchant de la voiture, Julie aperçut quelques bouts de plastique parterre. Elle fit le tour de sa voiture et découvrit son feu arrière droit brisé en mille miettes. Elle inspecta les environs mais ne vit personne.
"Ah les p'tits salauds, comme si on avait pas assez d'emmerde, maintenant on nous vandalise la voiture.
-C'est peut-être pas quelqu'un qui a fait ça.
-Pardon ?
-Oui, tu sais, il peut grêler subitement, on en a fait l'expérience cet après-midi. "
Les illuminations de fin d'années étaient éteintes. Les câbles, partant d'un bâtiment et rejoignant celui d'en face, dansaient au gré du vent. Pierre regarda sa montre :

1h15 AM – 1/12/2011

Pierre pensa quelques secondes à ce Noël incertain qu'il allait connaître. Julie le tira de ses pensées et l'invita à monter dans la voiture.
"Tu habites où ?
-Je n'habite plus nul part.
-Comment ça ?
-Une maison sans ceux qu'on aime à l'intérieurs, ce n'est pas un logis, c'est un bâtiment froid et morne...
-Tu veux dormir chez moi cette nuit ?
-Non, on sait jamais, Lia peut peut-être revenir cette nuit..."
Julie ne voulut pas le contrarier, mais aucun d'eux ne trouva cette idée vraiment crédible.
"Je préfère rentrer, je ne veux pas te déranger.
-Non, tu ne me dérangerais pas, voyons, j'habite toute seule avec mon chat ! Pas vraiment toute seule alors, tu me diras. "
Son grand sourire à l'adresse de Pierre ne trouva pas destinataire. Pierre, le teint blafard, avait ses yeux secs, mais continuait de pleurer. Tout ce que Pierre ne pouvait plus pleurer, le ciel le pleurait pour lui.
"Je te reconduis chez toi alors ? Tu ne veux pas repasser à... l'hôpital ?
-Non, j'y retournerai demain. "
Les deux nouveaux amis étaient dans la voiture, toujours avec les warnings dont le rythme du clignotement semblait s'accorder au battement de la pluie sur les vitres.
Pierre continua :
"De toute façon, Molly ne bougera pas de la nuit..."
La pluie, déjà torrentielle, devint encore plus intense.

# Posté le lundi 11 décembre 2006 09:56

Modifié le mercredi 04 juillet 2007 07:10