L'ampoule du plafonnier était grillée et il n'avait pas la force de redescendre à l'accueil demander une autre chambre ou le changement de l'ampoule. Cette chambre d'hôtel qu'occupait Pierre n'était qu'une étape de son déplacement, et c'est ce qui l'empêchait de dormir. Il ne parvenait pas à s'approprier ce lit, ces draps, apprivoiser cette pièce sombre et lugubre. Pourtant la chaise, sur laquelle il était assis, semblait lui convenir. Une chaise, c'est moins privé, moins intime qu'un lit. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on trouve des bancs dans les parcs municipaux, dans les centres-villes, et non des lits. Quand il était encore à l'université, les loyers étant très chers, certains étudiants devaient dormir dans des tentes qu'ils montaient, tous les soirs, sur le campus, une fois la nuit la nuit tombée et après que le vigile ait verrouillé le dernier accès aux bâtiments universitaires. Les forces de l'ordre les avaient chassés au début du mois de mars. Il aurait été plus commode de ne pas avoir été autorisé à passer l'hiver dans une tente à toile fine, mais ils n'avaient été expulsés qu'après la saison froide et n'avaient donc pas pu passer leurs examens. En journée, ils pouvaient s'asseoir sur les chaises des salles de cours, mais, la nuit, ils ne pouvaient pas s'allonger à même le sol, dans le campus. La chaise est d'une banalité étrange, mais tellement utile. La position horizontale semble auréolée d'un certain statut mystique qui fait d'elle une posture sacrée dont n'importe qui ne peut pas privilégier : ceux qui vont se coucher après une journée de labeur, ou ceux qui sont morts. On connaît bien les a priori des gens sur les étudiants. « Tous des fainéasses ». C'est pourquoi, n'étant ni morts, ni de durs travailleurs, ces étudiants ne pouvaient prétendre à une légitime occupation du sol de manière horizontale. « Et la mouche non plus », dit tout haut Pierre, en la jetant dans l'évier.
Le lendemain, Pierre reprit la route pour retourner chez lui, après être allé se recueillir sur la tombe de ses parents, en ce début de mois de novembre. Il avait sept cents kilomètres à parcourir pour retrouver son logis, et ce n'était que sur les vives recommandations de Molly qu'il avait renoncé à l'idée de faire l'aller-retour dans la même journée.
Il vivait avec elle depuis déjà quelques mois. Des amis en commun avaient joué les entremetteurs. Après le décès accidentel de Romy, la première épouse de Pierre, ce dernier s'était longtemps cloîtré chez lui et ne parvenait même plus à donner le bain à Lia, leur fille qui n'avait même pas un an lors du drame. Et Molly, en arrivant dans leur vie, un peu par surprise, avait permis à la famille, démâtée et en plein naufrage, de regagner une côte décente. Pierre avait appris à l'aimer, comme il pouvait, comme on peut aimer avec un c½ur en ruine. Il pensait dans un premier temps qu'il devait trouver une mère pour Lia. Mais finalement, il avait été charmé par cette femme qui, à plusieurs reprises, en adoptant involontairement les mêmes expressions –de langage et faciales- de Romy, l'avait touché. Il s'était fait avoir. Souvent, il se demandait ce que voulait dire « aimer ». Est-ce qu'aimer après avoir déjà aimer est possible ? N'est-ce pas ce caractère d'exclusivité et d'unique qui donne tout le sens de ce verbe ? Ceux qui aiment tout le monde, aiment-ils tout le monde ou chacun d'entre nous ? Autant de questions que de non-réponses. Pierre n'avait pas encore élucidé le mystère du sentiment humain et, pourtant, seulement quatre ans après la perte de Romy, il s'était surpris à avoir de tendres manifestations d'affection envers une autre. Une. Autre. Il avait réussi à tourner la page, visiblement. Cependant, dans sa bouche, le sujet était devenu tabou, et tous ses amis et sa famille le suivaient. Et pour cause...
Pierre avait rencontré Molly six mois après la disparition de Romy. Ils s'étaient rapprochés de manière très progressive, et ce n'est qu'un an après leur première rencontre qu'ils échangèrent un premier baiser. Molly passait souvent quelques jours chez Pierre. Un soir, Lia hurla dans son lit, et Pierre crut ne jamais réussir à surmonter une telle situation. Elle réclamait sa mère. Molly, qui s'était exceptionnellement permis d'entrer dans la chambre de Lia – alors qu'auparavant elle n'avait jamais osé de mêler de tout ce qui touchait à l'éducation de la petite fille -, s'approcha, comme habitée par un esprit maternel. Elle s'assit sur le bord du lit et la prit dans ses bras. La petite fille s'était alors calmée. Romy était comme de retour. C'était Lia qui était consolée mais Pierre avait ressenti cette douce chaleur, comme si, avec d'autres bras, bien plus grands que ceux rattachés à son propre corps, Molly enlaçait la douleur qui pourrissait en lui depuis la mort de Romy. Elle avait saucissonné cette douleur sauvage avec un lasso bien solide et elle allait la mettre au pas, puis la dompter, l'apprivoiser ou l'emmener loin. Elle avait commencer à reprendre en main leurs vies. Et Pierre, conscient de la place qu'elle s'y faisait, l'avait donc invitée à habiter chez eux.
Pierre avait l'intention de la demander en mariage le soir de son retour. La bague était glissée dans la poche intérieure de son blouson. Il était dix-huit heures quand il rentra à la maison. L'odeur conviviale du poulet l'accueillit. Molly, en train de s'affairer autour des casseroles et de l'évier, tendit l'oreille pour distinguer le bruit caractéristique de Pierre quand il s'assoit sur l'escalier pour se déchausser. Parfois, humidifiés par son passage dans des flaques d'eau, Pierre cassait les lacets de ses chaussures. Mais ce soir, Molly ne l'entendit pas maugréer.
« Bonsoir Molly, soupira-t-il avec un sourire.
-Bonsoir chéri, pas trop fatigué de ton voyage ? »
Elle se préoccupait tout le temps de la santé de Pierre. Mais elle ne le faisait pas comme une mère ou une grand-mère pourrait le faire, avec la traditionnelle série de questions qui nous sont mitraillées à notre retour à la maison et qui pourraient donner l'envie de contourner l'énonciateur même de ces balles en ne rentrant pas à la maison... Non, Molly était plus subtile, avec une tendresse fraîche comme un ventilateur en plein été, ce qui donnait le sourire à Pierre. Même après les pires journées qui le rendaient grincheux, elle avait le don de l'apaiser.
Il se mit à table, et, en se laissant tomber sur sa chaise, soupira à nouveau :
« Je suis épuisé, mais heureusement que j'ai ma cuisinière favorite qui me prépare un bon poulet !
-Et je l'ai cuit au four à deux cents cinquante degrés, comme ça tu n'as pas à avoir peur d'être contaminé par la grippe aviaire !
-Oh tu n'as pas honte de rire avec ces choses ! Tu sais que s'ils n'avaient pas été aussi alarmistes dans les médias, il n'y aurait pas eu ces milliers de morts, ces gens qui ont été négligents parce qu'à force de crier au loup quand il n'est pas là, le jour où le loup arrive pour de vrai, on rit au nez de Pierre au lieu de s'enfuir... »
Molly tenta vainement de se retenir de rire, en le voyant se rendre compte que son adaptation du conte de Pierre et le Loup était quelque peu foireuse... De plus, la similarité des prénoms avait occasionné une sorte de mise en abîme des plus drôles. Molly savait que Pierre n'allait pas raconter comment la journée de recueillement s'était passée la veille. Elle savait bien ce que Pierre ressentait. Par pudeur et dans le souci d'oublier la gravité d'une visite post-mortem à ses parents, elle savait que son rôle était de passer de la pommade sur cette tristesse que Pierre essayait de cacher dans son regard. Et Pierre savait qu'elle ne poserait pas de questions et respecterait ce rôle. Tout était dans le non-dit. Rien n'était dit. Ils riaient.
Pierre repensait à la bague dans sa poche. Il plongea sa main dans la poche pour saisir la boîte contenant l'objet précieux, quand Lia sortit de sa chambre, ponctuelle, comme à chaque repas. Pierre sortit la main de sa poche. Elle ne tenait rien. Ce n'était pas le bon moment. Interrompu par sa petite fille, ses joues avaient commencées à se teindre légèrement en rose. Il se leva brusquement de table et, sans se retourner, il marmonna qu'il devait aller se laver les mains avant de manger. Molly avait bien compris qu'il allait dire ou faire quelque chose, puisque son comportement avait changé à l'arrivée de Lia. Il avait l'habitude de se gratter la tête de façon frénétique à chaque fois que quelque chose l'ennuyait.
Après le repas, Molly, comme à son habitude depuis qu'elle habitait avec Pierre, coucha Lia et lui raconta une histoire après avoir entendu le récit des aventures de sa journée à l'école. Ce moment ne pouvait être partagé par Pierre, car la petite fille estimait qu'elle devait avoir des petits secrets avec sa mère. Pierre jouait le jeu, et, de temps en temps, il tentait une approche furtive, à pas de loup, vers la chambre, pour écouter à travers la porte. Quand il se faisait prendre la main dans le sac, ou plus précisément « l'oreille à la porte », il disait d'un ton taquin qu'il ne voulait pas écouter ce qui se disait, mais qu'il passait juste par hasard derrière la porte... Sur le ton d'une blague, il essayait de camoufler ses réelles craintes. Lia avait quatre ans. Et jusque là, elle avait toujours appelé Molly « maman ». Et Pierre avait peur qu'un jour, un souvenir de sa « vraie mère » ne remonte à la surface. Mais il trouvait toujours le moyen de dissimuler cette angoisse que Molly devinait pourtant.
Le lendemain, Pierre n'osa pas se risquer à une demande en mariage et la bague resta dans la boîte, dans la poche intérieure de sa veste. Il n'oubliait pas l'objet dans sa poche, qu'il sentait lui frapper la poitrine à chaque pas dans la rue, en rythme, symétriquement à son c½ur et ayant pour axe son sternum. Pierre pensa même, à un moment, qu'une de ces côtes allait céder sous les incessants et inéluctables coups de boutoirs quotidiens... Mais il se disait qu'il voulait encore bien volontiers savourer ce moment précédent une telle démarche, comme un adolescent entretenant le suspense devant la jeune fille qu'il convoite, sachant pertinemment qu'elle n'attendait qu'une seule chose : son premier pas. Quand il accrochait son manteau à l'entrée de l'agence immobilière où il travaillait, il s'assurait que la poche intérieure était bien fermée, et son vêtement fermement suspendu, de peur qu'il ne le trouvât à terre et donc inapte à protéger sa demande que contenait le bijou.
Pierre était entré dans la première bijouterie rencontrée sur son chemin. C'était au mois d'août, presque trois mois avant ce jour-là, quand il essaya pour la première fois de se jeter à l'eau. Pour un mois d'août, il avait fait très mauvais. Le climat était devenu très étrange ces dernières années... Le vent soufflait fort et la pluie l'avait conduit sous un abri, et le plus proche abri était le toit de cette boutique. Il est agréable d'aller dans un lieu public quand les éléments naturels se déchaînent. Une sorte de solidarité tacite est presque palpable. Tous les gens unis contre la nature, autant qu'on peut l'être. Si on peut être contre. A moins que l'on en fasse partie. Pierre ne le savait pas. Mais il s'était tout de même avancé jusqu'à la vitrine juste à côté de la porte, pour jouer le client intéressé, et non pas le pseudo-client entré par intérêt dans la boutique. Et il s'était pris au jeu, essayant d'imaginer quel bijou aurait plu à Molly. Il avait tout de suite remarqué cette rose de couleur bleue, dont la tige métallique s'enroulait autour du doigt. Un saphir. Pas très gros. Trop de pierre précieuse tue la pierre précieuse... C'est en tout cas ce que les gens avec un porte-monnaie modeste aiment se dire. Le bon goût n'est pas forcément l'apanage des riches. Et pour s'en convaincre de façon durable, il fallait nécessairement penser que les gens aisés sont ceux qui sont le moins prédestinés au bon goût. Pierre, avec dérision, s'était dit que cette belle bague, ornée d'un saphir aussi humble que pertinemment taillé, aurait été l'accessoire idéal pour demander à Molly d'enrouler une corde autour de son cou pour y faire un n½ud indénouable. Il était peut-être trop optimiste et jamais, pensait-il, elle n'accepterait une telle offre. Mais elle avait déjà tellement accepté. Néanmoins, son statut de thérapeute avait quelque peu faussé l'idée qu'il se faisait du couple idéal. Il se sentait parfaitement bien avec elle. Mais elle était trop bien, trop compréhensive, trop arrangeante, ne cherchait jamais les ennuis, ne chipotait jamais, le titillait toujours suffisamment avec affection pour qu'il ne fût ni blessé, ni en colère. Tant de perfection l'effrayait. Tout ça pour lui. Romy, pétrie de bonnes intentions, tellement généreuse. Et là, il avait droit à Molly, tout aussi belle, lisse et soyeuse. Il avait (pourtant) déjà sorti son chéquier. Il ne pouvait rater une telle occasion de prendre un bijou aussi joli, et c'est pourquoi il n'eut aucun regret car il s'était juré d'y croire, à elle et lui, ensemble, pour permettre que tout ne continuât. Il avait rangé la bague dans la boîte à gants de sa voiture, à l'abri de la curiosité de Molly qui, de toute façon, n'avait aucun défaut...
En cette fin de mois de novembre, la température n'avait pas baissé. L'air était même plutôt doux. Certains osaient même employer même l'adjectif « chaud ». C'était un dimanche après-midi. Les parents de Molly venaient rendre une petite visite à la famille. Barbara et Léon avaient parfaitement accepté Pierre, sa fille, et les blessures qu'il portait en lui. Ils l'appréciaient. Au début, ils éprouvaient de la pitié pour lui. Mais en apprenant à le connaître, l'admiration avait effacé toute charité chrétienne, et ils l'aimaient pour ce qu'il était, et non pas parce qu'il est nécessaire d'aimer un écorché vif. Même s'il n'est pas toujours facile de tendre la main à quelqu'un ayant connu les pires atrocités. Mais les parents de Molly n'étaient pas du genre à donner des leçons aux autres et ils savaient, tout comme leur fille, être aussi discrets qu'intelligemment habiles dans l'art de la répartie, tant pour ne pas mettre les pieds dans le plat que pour faire rire Pierre. Ils considéraient Lia comme leur petite-fille. La question ne se posait pas. Pour eux, elle ne pouvait trouver meilleure maman que Molly. Ils prenaient tous les cinq le traditionnel goûter du dimanche, toujours agrémenté de gâteaux et de viennoiseries collectées par papi et mamie sur le trajet.
« Vas-y doucement sur les sucreries, Lia, sinon le dentiste se fera une joie de gratter tes caries avec sa roulette ! menaçait Barbara.
-Je me brosse les dents, alors j'ai droit de manger ce que je veux ! répondit-elle fièrement.
-J'eus beau m ' brosser les dents, il aurait fallu que j'me brosse les artères aussi, m'enfin, c'est la vieillesse, on commence à déglinguer, on y peut rien. Heureusement que je n'suis pas comme les autres papi, moi, j' sis po gâteux hein ? »
Léon avait un plus fort accent que Barbara. Il avait quitté l'école très tôt pour reprendre l'exploitation agricole de ses parents. Barbara était une enseignante à la retraite, et faisait des efforts de langage devant Lia et essayait d'y contraindre son mari, qui se prenait de multiples coups de coudes pendant leurs joutes verbales du dimanche après-midi. Pierre adorait voir Lia sourire à des personnes âgées. Il aimait voir la naïve sincérité quand elle les appelait papi et mamie alors que ses « vrais » grands-parents, les parents de Romy, n'avaient plus donné de nouvelles depuis que Pierre les avait mis au courant de ses intentions de refaire sa vie. Ils n'avaient pas compris. Ils voulaient remplacer leur fille, prendre son rôle, et ne voulaient pas d'une autre mère pour l'enfant de la chair de leur chair. Ils avaient préféré couper définitivement les ponts. Pour le bien de Lia. Pour qu'elle ait une mère, et des grands-parents. Et non pas que des grands-parents, ou alors des grands-parents qui n'auraient été les parents ni de son père, ni de sa mère. On ne peut pas se créer de faux liens de sang. Cela se sent tout de suite. Mais les adultes présents autour de Lia voulaient la mettre à l'abri d'une sordide réalité en la protégeant dans une famille reconstituée du mieux possible. Les adultes lui mentaient à elle sans trop se mentir à eux. Seul Pierre éprouvait quelques scrupules.
Barbara posa sa tasse de café sur la table de la cuisine, réfléchit quelques instants, puis releva la tête :
« Les enfants, je pense que vous avez déjà pensé au mariage, et je pense qu'il pourrait être intéressant de consulter une amie à moi qui pourra vous aider à déjouer certains mauvais tours que la vie peut vous réserver.
-Catherine la fouine ? Leur conseille pas cette charlatane ! Le mauvais tour, c'est elle ! »
Léon était bien moins amateurs de superstition, sorcellerie et autres « chat-noirseries » que son épouse, et ils se chamaillaient souvent à ce sujet. Pierre pensa un instant que Molly avait découvert la bague, ainsi que ses intentions, et en avait parlé à sa mère pour que celle-ci l'oblige à faire sa demande, mais non, il ne pouvait pas y croire et se résolut à penser qu'il s'agissait d'une coïncidence. Barbara reprit :
« Elle pourrait vous guider dans votre futur, en vous avertissant des divers dangers qui peuvent se dresser devant vous...
-Tu nous sens en danger maman ? demanda Molly avec un grand sourire, pour désamorcer son inquiétude.
-Je n'aime pas ce que je vais dire... dit Barbara en joignant ses mains, les coudes posés sur la table.
-Alors le dit pas. » La main de Léon avait rejoint celles de Barbara, comme s'il appuyait sur un frein.
Le sourire de Molly s'évanouit. Pierre le remarqua et se demandait bien où sa mère voulait en venir. Lia, assise par terre, dans un coin de la cuisine, continuait de brosser la chevelure de sa poupée avec une apparente insouciance. Barbara, craignant d'être entendue, s'avança vers Molly et Pierre, et murmura :
« Nous savons à quel point la vie peut être cruelle et nous enlever des êtres chers. Aussi, je pense qu'il serait raisonnable de mettre toutes les chances de votre côté pour éviter tout imprévu dramatique. »
Molly fit diversion en demandant à son père s'il voulait du café, puis il répondit que le café n'était pas conseillé à cause de ses problèmes cardiaques. Quelle diversion. Tenter de dissiper une conversation, ayant pour thème implicite la mort, en parlant de manière encore plus explicite de ce même thème... Lia hocha la tête : elle n'avait rien compris. Tant mieux.
Avant le départ de Léon et Barbara en fin d'après-midi, Molly et Pierre s'étaient dit qu'ils ne risquaient rien à aller voir une voyante et avaient accepté la proposition de Barbara. Rien, à part se projeter à nouveau dans le passé pour Pierre. Mais Molly avait la foi et voulait également faire plaisir à sa mère qui se faisait du souci pour eux. Elle demanda à sa mère les coordonnées de cette madame « Lafouine ».
« Non non, ce n'est pas son nom de famille ! C'est Léon qui a dit ça parce que, tu le connais, ton père, ce n'est pas un grand rêveur, il est trop terre-à-terre. Il déteste tout ce qui le dépasse ! Et il n'aime pas mon amie qui incarne toutes ces choses qui le dépassent...
-C'est toi qui débloque complèt'ment ma pauv' Barbie », s'exclama ostensiblement Léon en donnant une tape quelque peu lourde dans le dos de Barbara qui ensuite le menaça de son sac à main.
Elle sortit un papier du sac à main en question et écrivit les coordonnées et le nom de son amie.
CATHERINE DEVILENA
18, rue du Dr Zamenhof
en face de l'église Ste-Alice
« Tu n'auras qu'à prendre un rendez-vous pour la semaine prochaine, je l'ai prévenue. J'ai déjà réservé pour demain à dix-huit heures... Vous pouvez toujours annuler si vous voulez ! »
Molly n'en revenait pas ! Sa mère, d'habitude si maniérée et polie, avait pris les devant en prenant déjà un rendez-vous pour elle et Pierre ! Finalement, pensa-t-elle, ce n'était pas si mal. Comme ça, ce serait vite réglé.
Barbara et Léon serrèrent Lia fort contre eux, l'embrassèrent sur le front avant de s'enfoncer dans le brouillard qui, exceptionnellement, s'était levé avant le coucher du soleil. Ce dernier semblait posé sur l'horizon, sur les maisons du quartier. Il n'était que dix-sept heures quarante cinq, et déjà les rues étaient désertes. Les corbeaux effectuaient leur ronde. En quelques secondes, le soleil disparut derrière la planète. Il fut relayé par un vent glacial, la plus froide bourrasque depuis l'hiver précédent. Pierre devinait les feux arrière de la voiture des parents de Molly. Le bruit du moteur diminuait en s'éloignant. Molly, déjà rentrée depuis quelques instants, interpella Pierre :
« Reste pas là, grande nouille ! Tu vas prendre racine sur le seuil de la porte et après on ne pourra plus la fermer ! »
Pierre se précipita vers Molly, la prit sur son épaule, comme d'habitude quand elle cherchait à le taquiner, et il lui tapota les fesses en mimant une fessée. Lia et son père riaient. Molly, la tête à l'envers, criait.

